COU-TORS ET LES RÉVOLTES STÉPHANOISES (1830-1900)

Publié le par Résistance verte

#CouTors

En 1831, une émeute des armuriers fait plusieurs blessés à Saint-Etienne et entraîne l'arrestation de 18 personnes. Cette même année, les mineurs de Rive de Gier, puis les verriers, font grève. En 1834, les manifestations sociales des passementiers stéphanois, en liaison avec le mouvement lyonnais, se doublent de revendications républicaines contre la monarchie (Louis-Philippe est roi des Français). Des barricades sont élevées à Chavanelle, à Badouillère... Les affrontements font six morts et de nombreux blessés.

Le 23 août 1837, naissance d'Etienne FAURE dit Cou-Tors, à Saint-Etienne, qui sera militant anarchiste et membre de la Commune stéphanoise.

En 1840 et en 1844, grève des mineurs de Rive-de-Gier, en 1846, grève des mineurs de Saint-Etienne, puis à la mine du Gagne-Petit, la Compagnie des Mines de Saint-Etienne fait tirer sur la foule : six morts. Personne n'oublia le geste du général Charron qui, frappé d'une pierre, désigna une femme qui fut aussitôt fauchée par les balles. Aussi, en 1848, la chute de Louis-Philippe et la proclamation de la République est elle accueillie avec un immense enthousiasme. Le drapeau rouge est hissé pour la première fois sur l'Hôtel de Ville de Saint-Etienne. Quelques semaines plus tard, une grave crise touchant la passementerie, les ouvrières ourdisseuses de soie saccagent plusieurs couvents-ateliers auxquels les rubanniers réservent leurs rares commandes et qui emploient des orphelines. Devant celui de la Sainte-Famille, les balles des soldats fauchent quatre femmes et un enfant.

Les grèves reprennent dans le milieu des années 1860. En 1865, plusieurs milliers de veloutiers cessent le travail pendant quelques jours. Cou-Tors, ouvrier cordonnier, fut le meneur de la grève des cordonniers en 1868. C'est dans le milieu ouvrier de la passementerie stéphanoise, en 1868, qu'est accueillie une première antenne de l'Association Internationale des Travailleurs (A.I.T). L'A.I.T devait jouer un grand rôle dans la mise en place des cercles ou clubs de Saint-Etienne et de St-Chamond et des comités dont le plus célèbre à Saint-Etienne est le comité de la rue de la Vierge. Futur "Comité central des quatre cantons", il sera l'initiateur de l'insurrection de 1871.

L'année 1869 est secouée par de nombreux mouvements, celui des chapeliers à Chazelles-sur-Lyon, des teinturiers à Izieux, des chaudronniers à St-Etienne... En juin 1869, plus de 15 000 mineurs de la région stéphanoise cessent le travail. Il s’agit pour eux de faire reconnaître leurs droits... 400 soldats campent à Saint-Etienne. Le 16 juin, c'est la tragédie, la " Fusillade du Brûlé " à La Ricamarie fera 14 victimes, dont Zola s'inspirera dans son Germinal.

Au sein du Club de la rue de la Vierge, outre Durbize on trouve Antoine Chastel, Adrien Jolivalt et Etienne Faure, dit "Cou-Tords", en raison d'une malformation. Ils seront les meneurs de l'insurrection. Le club rallie à sa cause le peuple des ouvriers stéphanois, notamment les passementiers et les armuriers.

Le 12 septembre la Patrie est proclamée en danger. Dès le 31 octobre, St-Etienne s'agite à l'appel des socialistes qui réclament la Commune. Dans les cafés et cercles, comme à Paris, on parle de démocratie à la base. A partir de décembre paraît un journal qui a pour nom La Commune. Dès le premier numéro, le journal donne le ton : "La Commune c'est la pyramide sociale remise sur sa base... c'est l'appel social au banquet de la vie, à l'harmonie, à l'entente cordiale." Il n'aura de cesse d' inciter à la constitution d'un pouvoir de type nouveau. Le fédéralisme apparait comme la solution. Tout ce qui n'est pas fédéralisme est assimilé au système impérial, "qu'il s'incarne dans un Bonaparte, un Gambetta ou un Robespierre, peu importe !"

Le 23 mars, c'est une compagnie nombreuse de gardes nationaux qui traverse la place de l'Hôtel de Ville aux cris de "Vive la Commune !" Une délégation du club de la rue de la Vierge se rend aussitôt à la mairie et demande la démission du Conseil municipal. Par 17 voix contre 7, les conseillers municipaux se déclarent prêts à se retirer mais décident aussi de demeurer en fonctions jusqu'aux élections destinées à pourvoir à leur remplacement. Le lendemain, plusieurs centaines de membres des clubs socialistes font irruption sur cette même place et envahissent le pérystile de l'Hôtel de Ville. Les grilles cependant empêchent la foule de pénétrer plus avant dans le bâtiment. Le colonel Lagrive se présente à elle et après négociations autorise une délégation, dont fait partie Durbize, à pénétrer dans les lieux pour y rencontrer le maire. Elle demande à Boudarel et à Morellet de proclamer la Commune. Sur leur refus, la Garde nationale laisse entrer la foule qui s'engouffre dans les couloirs. Dans la nuit, Durbize proclame lui-même la Commune et arbore le drapeau rouge. Co-Tors fait partie, le 24 mars, du comité insurrectionnel qui s'empare de l'Hôtel de Ville et procède à l'arrestation des autorités. Désigné responsable de la police, il fait afficher un appel au peuple en vue d'élire les membres d'une Commune.

Le 24 mars au soir, Henri de l'Espée, 45 ans, qui vient d'être nommé Préfet de la Loire arrive à St-Etienne. Il se rend chez le général Lavoye, commandant la subdivision de la Loire, pour se concerter avec lui des mesures à prendre. Michel Rondet, un des fondateurs de la Fédération du Sous-Sol, l'accusera d'être responsable de la fusillade d'Aubin (Aveyron) qui coûta la vie à 17 grévistes en 1869. Il paraît cependant décidé à employer la manière forte. Il commence par convoquer la troupe de ligne et deux escadrons de hussards qui, au petit matin, prennent position aux abords de l'Hôtel de Ville. Les révolutionnaires, qui par ailleurs apprennent l'échec de l'insurrection lyonnaise, s'éparpillent. L'Espée commet alors l'erreur de faire afficher un texte quelque peu méprisant qui va réchauffer leurs ardeurs: "Arrivé cette nuit dans les murs de votre chef-lieu j'ai trouvé des factieux tentant de consommer un attentat contre l'ordre et les lois de la République... Puissamment secondé par l'autorité militaire j'ai pu convoquer la garde nationale de Saint-Etienne. La seule apparition de quelques bataillons, accourus avec un empressement dont je les remercie, a déterminé la complète retraite des séditieux. Vous comprendrez tous combien il faut que les lois soient, à l'avenir, respectées..."

L'émeute, dans l'après-midi du 25 mars, reprend de plus belle. Dans la ville, des personnalités dont les opinions conservatrices sont connues sont brutalisées. Quelques membres du Conseil municipal proposent alors au préfet de retirer les troupes positionnées place de l'Hôtel de Ville et qui apparaissent comme une provocation. Le préfet accepte et de la sorte facilite au contraire la tâche des émeutiers. Vers 15h, des gardes nationaux et des militants du Comité central s'y portent en masse, bientôt renforcés par de nombreux ouvriers de la Manufacture. Dans le même temps, la mairie, désertée par le maire, est occupée rapidement et de L'Espée est arrêté et conduit dans la grande salle en compagnie de M. Gubian, substitut du procureur de la République (nommé Gabiau dans certains textes). On exige d'eux leurs démissions. Ils refusent. De L'Espée déclare: "Vous me demandez ma démission et je ne suis ici que depuis hier; vous ne m'avez pas encore vu agir. Vous me demandez de proclamer la Commune et vous savez que je ne le puis, puisque je représente le gouvernement de Versailles."

Plusieurs gardes nationaux sont particulièrement excités, en particulier les nommés Fillon et Victoire. Plusieurs versions coururent sur les faits qui se sont produits ensuite et qui furent à l'origine de la mort du préfet. Il semblerait que Fillon aurait dégainé pour protéger les captifs et ouvert le feu lors d'un mouvement de foule incontrôlé, tuant Victoire et blessant le tambour Jacob. Une fusillade aurait suivi, lui coûtant la vie, ainsi qu'au préfet.

L'élection d'un Conseil de la Commune, composé de 36 membres, est annoncé pour le 29. Elle n'aura jamais lieu. Dans la journée du 26, les Communards disposent deux pièces de canons dans le péristyle et des mitrailleuses qu'ils braquent sur la place. Une proclamation tente de rassurer la population: "La Commune n'est ni l'incendie, ni le vol, ni le pillage, comme on se plait à le répéter." De son côté, Etienne Faure dit "Cou-Tord", commissaire central du mouvement, s'emploie à rouvrir les magasins que leurs propriétaires ont fermés par crainte du pillage.

Le lendemain, des troupes venant de Lyon arrivent à la gare de Châteaucreux et par la rue de Lyon se rendent à la caserne. Un hobereau local, Vital de Rochetaillée conjure le général d'éviter toute effusion de sang et propose de jouer les médiateurs. Le 28 au matin, il se rend à l'Hôtel de Ville avec un officier délégué par le général et demande aux insurgés de déposer les armes. Les Communards ne font aucune difficulté pour se rendre. L'Hôtel de Ville est occupé, sans coup férir. "L'émeute est dissipé, l'ordre est rétabli" proclament les autorités militaires. Le même jour, envoyé par l'Assemblée Nationale, arrive de Montgolfier nanti des pleins pouvoirs civils et militaires. La Commune de St-Etienne a vécu.

Les forces de l'ordre se rendirent au domicile de Cou-Tors pour l'arrêter, mais celui-ci refusa d'ouvrir, ils durent faire appel à un serrurier, mais pendant ce temps Cou-Tors enfonça le galandage de l'appartement voisin et parvient à s'enfuir, puis à rejoindre la Suisse. Le 29 février 1872, il est condamné par contumace à la déportation dans une enceinte fortifiée.

Lorsqu'en 1873 une grève des mineurs se déclencha, le préfet de police écrivit au préfet de la Loire : "Je suis informé qu'une grève vient d'éclater à Saint-Etienne, elle est probablement l'oeuvre des délégués de l'Internationale qui ont dû se réunit clandestinement dans cette ville le 8 juin courant." La réaction se remettait difficilement de sa peur. L'Internationale, proscrite, lui semblait resurgir à chaque colère populaire. Le spectre de la Commune la hantait littéralement.

En 1880, bénéficiant de l'amnistie, Cou-Tors rentre en France et poursuit son militantisme au "Cercle des Travailleurs". Son logement sert alors aux réunions anarchistes et à la diffusion de la presse libertaire. Le 21 novembre 1882, il est arrêté et inculpé lors du procès des 66, pour "reconstitution de l'Internationale" et condamné le 13 mars 1883 à Lyon, à 2 ans de prison et à 5 ans de surveillance.

Le préfet de la Loire, redoutant les effets de la conférence donnée par Louise Michel le dimanche 27 avril 1890 à la brasserie Bellevue, renforça la garnison et fit investir par les forces de l'ordre les places Marengo et de l'Hôtel de Ville, la Manufacture d'armes, la Bourse du travail, les abords de l'Hôtel des Postes et l'entrée du Boulevard Jules Janin. Le 30 avril 1890, Cou-Tors protesta contre les arrestations et contre l’occupation de la Bourse du Travail par la force publique

Après avoir purgé sa peine, Cou-Tors retourne à Saint-Etienne où devenu marchand ambulant, il poursuit la diffusion des idées anarchistes, abstentionnistes et antimilitaristes. Il sera à nouveau inquiété par la police après les attentats de Ravachol puis le vote des "lois scélérates". Dans les années 1900, il propose la création d'un groupe de défense des locataires et participe à une campagne antimilitariste en 1905. À cette époque on l'a vu distribuer, le premier mai devant la Bourse du Travail, des tracts intitulés "ni dieu ni maître". Sa verve gouailleuse, son esprit inventif avaient fait d’Étienne Faure « le type le plus populaire de Saint-Étienne ». Quand il mourut à Saint Etienne, le 1er février 1911, des militants et amis se cotisèrent pour acheter un cercueil à celui qui, durant une longue vie, s’en était allé « tout de bitors en faisant son droit chemin ».

Commune de St-Etienne 1871

Commune de St-Etienne 1871

Publié dans Histoire

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