GABEGIE PUBLICITAIRE POUR LA COMPÉTITION

Publié le par Résistance verte

 

UN TOUR D'ILLUSION

Cette société marchande, où tout est objet de commerce, ne laisse qu’un seul but à ses membres : faire des affaires, remporter les marchés, gagner sur les autres, escroquer le plus de monde possible pour ramasser plus d’argent plus vite que les autres. C’est une compétition privée où l’on se retrouve seul contre tous.
« La compétition, c’est la volonté d’être meilleur qu’autrui, de le dépasser. Quitte à tout faire pour le détruire. Elle transforme des êtres humains en une nouvelle espèce, intermédiaire entre les humains et les monstres. » 138 Le pouvoir des uns sur les autres est partout. Il est construit sur l’élimination de la concurrence, cette compétition, guerre sans merci, qui réduit, isole et conditionne les comportements. C’est une restriction arbitraire à la liberté de choisir. Elle se construit sur la règle intransigeante, celle qui s’oppose à tout changement de règles, imposant une situation conflictuelle étouffante dans une méfiance généralisée envers l’ennemi qui est partout.

On nous fait croire que pour gagner la compétition à l’école il faut le mériter. Le mérite du meilleur c’est d’abord sa soumission à l’autorité et aux valeurs du commerce, mais aussi son égoïsme dans la rivalité, sa cruauté à battre son prochain, son goût de la domination, de la concurrence et du pouvoir sur les autres. Le mérite est une bassesse nécessaire à la montée des marches qui donne accès au marché des affaires. L’éducation est un apprentissage des comportements appropriés au commerce ou à la production.

Dans ce monde marchand, réussir sa vie c’est être un battant toujours gagnant, remporter toutes les compétitions, écraser tous les concurrents pour amasser le plus de richesses possible le plus vite possible. Mais les jeux d’argents sont pipés. La fortune attire la fortune, la richesse permet de s’enrichir rapidement, les affaires ne sont accessibles qu’aux affairistes, car tant qu’il y a de l’argent il n’y en aura pas pour tout le monde, l’argent ne profite qu’aux riches. La compétition sociale nous monte tous les uns contre les autres, la lutte des places y est une guerre commerciale qui détruit la sociabilité. Cette course endiablée au pouvoir des affaires, est un jeu truqué, une escroquerie qui fait courir tous les prétendants aveuglés par l’appât du gain dans l’angoisse de tout perdre, où seule l’élite des hyper riches gagne. Les grandes richesses de quelques-uns se réalisent toujours sur l’appauvrissement du plus grand nombre. La compétitivité est sacrificielle, l’excès de concurrence provoque une dépréciation des valeurs, qui n’est autre qu’une dévalorisation des connaissances pour le profit de la rentabilité des fonds investis. Quand l’économie devient dictature, actions et finances sont les seules valeurs de ce qui reste de la société.

Dans le capitalisme contemporain les professions les plus convoitées ne sont plus les pompiers, les médecins ou les notables, mais bien les traders, les dirigeants financiers, boursicoteurs et spéculateurs. Cette société en désintégration se résume à la guerre de chacun contre tous. « Enrichissez-vous, en ne pensant qu’à vous-même », et la vie n’est plus que rivalités, oppositions, concurrences, challenges, sélections, intérêts personnels, objectifs, cibles, stratégies, tromperies, escroqueries, vols, attaques, affrontements, combats, éliminations, courses, gains, profits, rackets, razzia, réussites, victoires, succès, triomphes, possessions, pouvoirs… Nos idoles froides et calculatrices n’ont plus de conscience, ne ressentent ni émotion, ni sentiment, ni sympathie pour autrui. Le bon leader est égocentrique, psychopathe dirigé par la seule volonté de s’enrichir au détriment de l’autre qui n’est plus qu’un ennemi à battre. Il est prêt à tout pour prendre l’avantage dans le seul but d’écraser l’adversaire, quoi qu’il en coûte. Et le bien commun n’est plus qu’un butin à rafler, la société un terrain à gagner, l’espace d’un pillage officialisé.


Battre la concurrence, coûte que coûte, est le fondement de cette culture marketing dont le sport est l’emblème publicitaire. La culture physique s’est réduite au sport quand la culture elle- même est devenue marchandise. Mais le sport c’est d’abord la propagande de l’esprit de compétition, propre aux capitalistes. L’affrontement mis en spectacle est une campagne publicitaire pour la concurrence marchande dont le match ou le tournoi est le prétexte symbolique.

Pour les compétitions internationales, l’ivresse des supporters refond et renforce une identité nationale en décrépitude. Toute la lourdeur des conflits de la société est ainsi détournée et focalisée sur le concurrent qu’il faut battre et éliminer, l’adversaire étranger qu’il s’agit d’écraser. À ce niveau de compétition, le sport n’est plus un amusement d’enfant, mais un business intransigeant. Il s’agit toujours d’une épreuve difficile où la concurrence est féroce et dont le seul but est de gagner sur les autres, la victoire à tout prix. L’équipe gagnante est une entreprise qui fait des affaires, la compétition est son marché, les matchs des opportunités et l’adversaire une menace. Sa stratégie est d’éliminer la menace.

De partout le sport est présenté comme une évidence, une activité naturelle positive. « Le sport est l’impensé autant que l’incritiqué des temps contemporains. » 139  Ce qui nous conditionne n’est jamais perçu comme tel. Notre aliénation ne nous est pas perceptible.

Le sport a toujours été l’activité préférée développée par les dictatures et les fascistes, « au point de devenir un élément constitutif indispensable de ces régimes. » 140  L’institution sportive est un appareil efficace qui répand massivement une idéologie réactionnaire, voire fasciste. On y retrouve la hiérarchisation, la sélection de l’élite, l’obsession de la pureté, la mobilisation de masse, l’omniprésence de la propagande, la glorification de la jeunesse, le culte des forts et de la virilité, l’exaltation de l’effort, l’apologie de la souffrance, la diabolisation de la fainéantise, l’idolâtrie du surhomme, l’exacerbation des passions chauvines, nationalistes et racistes.

Le sport n’est pas un jeu, mais une activité physique fortement réglementée basée sur l’effort, le renoncement au plaisir, le travail, le rendement, la compétition, le record, le dopage et l’absolue nécessité de la victoire. Le corps du sportif mercenaire est chosifié, transformé en chair à record, en marchandise compétitive, encaserné et drogué. Cette compétitivité sportive fonctionne à l’image du système marchand. « Le sport reflète le fondement des rapports de production capitalistes ainsi que leurs principes structurels de fonctionnement. À travers lui, l’idéologie dominante est perpétuellement et sournoisement distillée à haute dose : individualisme, apologie de la compétition, du rendement et du dépassement de soi, mythe du surhomme et de la croissance ininterrompue des performances. » 141   À l’image du sport, le moteur même de la survie sociale d’aujourd’hui est construit sur la guerre des uns contre les autres, seul contre tous. La loi de la compétition est le dogme de cette société. La compétition est une nuisance sociale où l’autre devient un obstacle à supprimer, l’ennemi à vaincre, où il s’agit de gagner coûte que coûte en fabriquant des perdants et des exclus.


Une société humaine est une coopération collective continue, pas une extermination individuelle de masse. On a besoin des autres pour se construire. C’est la différence de l’autre qui enrichit mon évolution dans la société en la rendant plus complexe. Ce sont les autres qui me font exister. « Je suis les liens que je tisse. » 142  Quand on est en compétition, on ne tisse plus de liens, on les détruit. Toute compétition est un suicide social, une entreprise de déconstruction où les gagnants sont les plus conformistes et les plus antisociaux, car ils détruisent ce qui nous relie les uns aux autres.

Nous survivons dans le culte de la performance individuelle, où l’on doit se prendre soi-même comme une marchandise à promouvoir sur le marché des apparences. Il faut soigner son image, se montrer à son avantage, être visible et reconnu. Ce « chacun pour soi » incite à mettre la pression sur les autres pour se mettre en avant. La présence de l’autre est alors vécue comme un danger. Tout le monde ment, magouille et fraude éperdument pour paraître le meilleur, l’hypocrisie et la fourberie y sont devenues normalité.

Le pouvoir des uns sur les autres est partout. Il est construit sur l’élimination de la concurrence. Cette compétition, guerre sans merci, isole, réduit et conditionne les comportements. C’est une restriction arbitraire à la liberté de choisir. Elle se construit sur la règle intransigeante, celle qui s’oppose à tout changement de règles, imposant une situation conflictuelle étouffante dans une méfiance généralisée envers l’ennemi qui est partout.

Dans cette société autoritaire, ce sont toujours les membres solidaires et égalitaires, ces déviants considérés comme anormaux, qui lui permettent d’évoluer et de ne pas se scléroser dans une uniformité immobile constituée d’interdits généralisés, sans aucune issue, dans une impasse qui lui serait fatale. C’est parce que cette société individualisée est construite sur l’isolement et la compétition, sans coopération ni sociabilité, que l’inadaptation aux règles de la normalité est le signe d’une bonne santé mentale et sociale. L’autoritarisme, construit sur la généralisation des interdictions, détermine une société qui se fige dans une résignation compétitive, dans un immobilisme barbare sans devenir et sans vie.

Le sport est l’opium du peuple, il n’exprime que la soumission à l’ordre établi. « Rouleau compresseur de la modernité décadente, le sport lamine tout sur son passage et devient le seul projet d’une société sans projet. » 143 L’entreprise football, par son conditionnement massif, ses slogans répétitifs, son affairisme publicitaire, sa fureur nationaliste, est une servitude volontaire qui envahit tout l’espace public dans « une vaste opération de chloroformisation des consciences. » 144  L’unanimisme tapageur de cet empire affairiste et mafieux n’autorise que des comportements de supporters chauvins, spectateurs exaltés, abrutis et asservis. Cette entreprise de diversion et d’enfumage permet de dissimuler la dégradation des conditions de notre survie, et une misère sociale effrénée.

« Derrière le matraquage footballistique de l’espace public se profilent toujours la guerre en crampons, les haines identitaires et les nationalismes xénophobes. » 145  Derrière les salaires démesurés de ces mercenaires du stade se cachent toujours la misère et l’exploitation d’un public entièrement conditionné. « Le foot- ball-spectacle n’est donc pas simplement un jeu collectif, mais une politique d’encadrement pulsionnel des foules, un moyen de contrôle social qui permet la résorption de l’individu dans la masse anonyme, c’est-à-dire le conformisme des automates. »

L’exploitation du travail et sa marchandisation sont une aliénation de l’activité humaine, et le temps du non-travail, c’est-à-dire celui des loisirs et de la culture de masse, est le domaine de la crétinisation volontaire, de l’automutilation librement consentie. Le sport est le pilier de cette culture qui n’en est pas une et n’est en fait que l’expression de son absence, affirmation ostentatoire de sa soumission à une conformité normalisée.

« La saturation de l’espace public par le spectacle sportif atteint aujourd’hui des proportions démesurées. [...] Le spectacle sportif apparaît comme une propagande ininterrompue pour la brutalité, l’abrutissement, la vulgarité, la régression intellectuelle et pour finir l’infantilisation des foules solitaires. » 146
Clos sur lui-même, le stade, centre et ciment de la communauté, agrégateur de solitudes, est un espace de concentration où chacun est tout le monde. C’est une masse en fusion, l’unité sonore d’un monde sourd à lui-même, l’assourdissement devenu réalité. Le système de production capitaliste incorpore le sport pour s’épanouir. Son emprise planétaire, l’olympisation du monde accompagne l’expansion impérialiste du système capitaliste.

Le sport c’est la mort des feignasses, l’apologie de l’effort et du sacrifice, l’adoration du travail dans le respect des règles et la servitude à l’ordre en place. Le sport n’est plus que spectacle, publicité suprême du corps marchandise, image de l’adhésion totale à la marchandisation de la vie.

L’informatisation a instauré une automatisation des tâches à exécuter de plus en plus spécialisée. Cette spécialisation est nécessaire aux exigences compétitives de la concurrence. La rentabilité de la division du travail programmée engendre la performance des concurrents. « La spécialisation compartimente les individus les uns par rapport aux autres et ne donne à chacun qu’une part close de responsabilité. Dans cette fermeture, on perd de vue l’ensemble, le global, et la solidarité. » 147

Une société hyper spécialisée où chaque domaine bien séparé se fie à son expert attitré avec des stratégies à très court terme, ne développe plus de compréhension globale ni de connaissance de l’ensemble, et n’a donc plus aucune idée de son devenir. Tous les problèmes insolubles sont reportés dans un futur hypothétique et inaccessible, de l’accumulation sans fin de dettes à l’enfouisse- ment ou la dissémination de déchets toxiques...

« Le pouvoir parcellaire fragmente jusqu’à l’inconsistance les êtres sur lesquels il règne. [...] Les hommes vivent séparés les uns des autres, séparés de ce qu’ils sont dans les autres, séparés d’eux-mêmes ». 148 Les séparations produisent la misère émotionnelle.

On nous a inculqué toute notre enfance que pour exister il fallait gagner, mais en nous occultant qu’ainsi on devenait un producteur de perdants, un semeur de malheurs, un virus de solitudes. On n’est pas à l’intérieur de soi, protégé par les remparts de sa cuirasse caractérielle sans être diminué et restreint à une petite survie sans hasard ni aventure. Ce qui semble nous servir de protection contre les agressions comme une carapace nous étouffe effectivement dans une normalité étriquée.

Les rapports que j’ai avec les autres, en entrelaçant nos émotions, construisent l’identité que je développe à leurs yeux. La compétition limite les rapports aux autres dans des apparences hypocrites, des rôles ostentatoires, des magouilles de pouvoir, de l’agressivité pathogène, une solitude malheureuse sans devenir. « Toute compétition est un suicide. » 149

Si l’on se développe par ses relations interactives avec les autres, alors en se repliant sur soi dans une passivité maladive on s’abêtit et devient progressivement idiot. Personne n’est doué, seulement plus ou moins bien adapté à fonctionner dans la situation du moment. C’est la différence des autres qui nous apporte un potentiel permettant de valoriser cette difficulté, en résolvant ces problèmes nouveaux. C’est cette dissemblance qui crée une incompréhension qu’il s’agit de dépasser en se construisant de nouvelles facultés, des stratagèmes efficients. La diversité des désaccords provoque une réadaptation nécessaire à la conservation d’une cohérence à son identité. La différence est toujours un « plus » pour enrichir les possibilités de son existence. Ce n’est pas par la reproduction à l’identique que l’on cultive des capa- cités à innover, c’est par des initiatives personnelles provoquées par les autres que l’on enrichit son intelligence. Il faut peu à peu la construire par le doute et l’expérimentation, en inventant son propre univers avec les autres, par des dérives conversationnelles qui créent sa dynamique et sa contextualisation.

La vitesse n’a rien à y voir, on n’est pas des machines, on ne se débarrasse pas de ce qu’il faut faire en bâclant la chose par précipitation. Faire semblant ne fait illusion qu’un moment. Ceux qui vont plus vite que les autres, sont en général des bluffeurs prétentieux, des esbroufeurs vaniteux, qui ne cherchent qu’à en foutre plein la vue pour mieux esquiver les problèmes plutôt que de tenter de les résoudre en coopérant avec les autres afin de les rendre opérationnels.

La compétition est une nuisance sociale et une toxine personnelle. Elle détruit l’émulation des solidarités par un isolement forcé systématique. Actuellement, le fonctionnement même de la vie sociale est exclusivement celui du « chacun pour soi », les uns contre les autres. C’est une mutation qui détricote l’essentiel de notre société, et détruit ce qui la constitue. Il ne devrait pas y avoir d’esprit de compétition, car c’est un égocentrisme qui exclut l’autre. Nous avons besoin de l’autre, non pas pour le combattre, mais pour nous enrichir et augmenter nos capacités, et construire par sa manière particulière de voir et d’interagir, notre propre identité.

Aux antipodes de la compétition, la coopération collective auto-organisée nous invite à remettre en cause la notion même de propriété, car la Terre appartient à tous les hommes. Mais, ce monde appartient à ceux qui ont la fortune pour se le payer, et échappe à ceux qui n’ont pas grand-chose. L’autre est soit un concurrent dans le commerce d’un monde sans devenir, soit un compagnon complice pour mieux comprendre le monde, le changer et le réinventer.

Cette société de compétition marchande ne permet plus de composer avec les autres qu’elle rejette comme concurrents ennemis. « Le développement a apporté les côtés sombres de l’individualisme, c’est-à-dire l’égocentrisme, la soif du profit et l’autojustification qui suscite l’incompréhension d’autrui. Il a détruit les solidarités traditionnelles et exacerbé les égoïsmes, d’où la multiplication des solitudes individuelles. » 150

La guerre de tous contre tous, comme modèle de fonctionne- ment, réalise la société agressive et autoritaire du chacun pour soi, où la violence est quotidienne. Chacun se prend pour le roi et veut imposer sa dictature sur les autres qui n’ont qu’à bien se tenir. L’autre n’a plus qu’à se conformer à ce que je veux qu’il soit, sinon il sera rejeté, neutralisé ou détruit, il n’a qu’à se plier à mes exigences et filer droit. Ce mépris de l’autre est toujours hypocrite, liberticide, fourbe et fallacieux. « On se côtoie sans se rencontrer ; l’isolement s’additionne et ne se totalise pas. [...] Il n’y a de communautaire que l’illusion d’être ensemble. » 151

Traditionnellement dans notre culture on fait obéir les animaux et les machines, tandis qu’on explique aux autres humains ce qu’on voudrait qu’ils fassent. Mais l’autoritarisme de certains agit sur autrui comme si l’humain ne comprenait pas la parole, dans l’incapacité de communiquer. Donner des ordres arbitraires c’est nier l’autre en tant qu’humain, le ramener au stade d’animal, le considérer comme une machine. Nier l’autre dans son identité est une agression, un abus d’inhumanité. C’est la contrainte qui rend méchant et l’obéissance qui fabrique les bourreaux. « L’être humain est humain dans la mesure où il reconnaît les autres comme ses semblables, et ne leur fait jamais ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fasse. Montrer qu’on est capable du contraire apporte la preuve qu’on est un malade mental. [...] Faire obéir autrui, c’est toujours nier son humanité. » 152

En niant la personnalité de l’autre, on ampute ses possibilités d’évolution et ses chances de faire évoluer son intelligence du moment. L’isolement dans le mépris des autres est une maladie sociale qui nuit à la fois à la personne et à la communauté. Cette maladie mentale qui atteint la majorité des gens dits normaux n’est pas une fatalité. Elle découle au contraire du fonctionne- ment même de leur « normalité », tant que l’autorité et l’obéissance resteront des vertus sociales.


Nous vivons dans le culte de la performance individuelle. Il faut soigner son image, se montrer à son avantage et être reconnu. Ce « chacun pour soi » incite à mettre la pression sur les autres pour se mettre en avant. La présence de l’autre est vécue comme une menace qu’il faut écarter. Ceci est encore plus flagrant dans l’entreprise. On y travaille constamment dans l’urgence, sous pression de l’autorité et dans l’insécurité permanente. On nous fixe des objectifs sans en donner les moyens, ce qui nous oblige à bâcler le travail. Pour faire semblant et sauver les apparences, tout le monde ment et magouille impunément.

Pour augmenter les bénéfices, il faut accroître la productivité, et comme la fin justifie les moyens le système devient vicieux, cruel, nocif, pervers et dévastateur. Pour parvenir à ses objectifs l’entreprise est prête à tout, y compris détruire des individus pour renforcer les dividendes des actionnaires. Les licenciements boursiers sont aujourd’hui affaires courantes.

L’individu qui refuse cet asservissement et résiste à l’autorité malgré les pressions, le désigne comme cible, prochaine victime d’un harcèlement qui se met en place. Dans un premier temps piques et brimades sont prises à la légère de façon anodine. De petits actes pervers sont si quotidiens qu’ils paraissent être la norme. Cela commence par un simple manque de respect, du mensonge ou de la manipulation. Mais ces attaques se propagent insidieusement, les petites agressions se multiplient, la victime est régulièrement rabaissée et infériorisée, soumise à des manœuvres hostiles durant de longues périodes. « L’effet destruc- teur vient de la répétition d’agressions apparemment anodines, mais continuelles, et dont on sait qu’elles ne s’arrêteront jamais. Il s’agit d’une agression à perpétuité. La victime est entraînée dans ce jeu mortifère... » 153

Stigmatisé, le condamné de ce jeu morbide est désigné comme quelqu’un de pas très sympathique qui a mauvais caractère, qui est difficile à vivre et semblerait un peu fou, dérangé, qui n’a plus toute sa raison. C’est un phénomène terrifiant et inhumain, sans état d’âme et sans pitié, c’est une machine perverse qui s’emballe dans l’entreprise, et peut tout broyer sur son passage. Des conduites pathologiques apparaissent, un harcèlement insupportable provoque des souffrances avérées aux conséquences graves sur la santé psychologique de victimes renfermées et silencieuses.

L’entreprise est l’organisation de référence de la société. Tout doit être fait pour lui permettre de fonctionner de façon optimale, pour renforcer la domination de ceux qui en profitent. Le chef d’entreprise et le cadre supérieur, preneurs d’initiatives, symboles de modernité, incarnent le modèle social idéal qui sert de ligne de mire à une société sans futur ni perspective. La loi de la compétition est un dogme dans cette société où l’on se prend soi- même comme une marchandise à promouvoir sur le marché du travail. Cette religion d’un positivisme au mérite, dont le credo est l’investissement personnel et l’esprit d’initiative, est d’abord celle des cadres et des petits chefs. Ils l’imposent comme une nécessité universelle aux ouvriers qui souvent ne font qu’exécuter des tâches mécaniques et répétitives soumises aux exigences de la technologie et des programmes du système de production.

Afin de permettre une adaptation plus intégrale au système marchand du spectacle intégré, à l’observance des interdits s’est substitué l’esprit d’entreprise, la domination sans partage de l’économie de marché dans l’usage des comportements adéquats. Les concurrences exacerbées, l’instabilité et la précarité sont devenues la règle. L’obéissance au chef se cache maintenant derrière les exigences du système, la discipline intransigeante passe par la soumission volontaire. La conformité est dans la flexibilité, l’adaptation permanente à l’instabilité persistante, la maîtrise de soi dans l’immaîtrisable, la rapidité de réaction dans la confusion, la mise en scène de soi spontanée dans l’hypocrisie de la mise en spectacle des rapports humains. L’exigence du devoir d’être compétitif à tout prix, pris comme l’engagement d’une responsabilité personnelle dans une motivation sans faille, entraîne des échecs en chaîne, vécus comme le non-respect de ses propres règles de vie. L’individu conquérant devient son propre boulet. Alors se développe une sorte de maladie de la responsabilité, par un sentiment de vide, d’impuissance, de honte et d’angoisses, une « fatigue d’être soi » qui engendre la dépression et inhibe toute initiative, toute action. Mais il faut continuer, coûte que coûte, sous peine d’être exclu du jeu, éliminé de la course. Les antidépresseurs sont alors utilisés pour rester dans la compétition et permettre de survivre tant bien que mal, le but n’étant pas la guérison, mais l’adaptation par le traitement indéfini de ce déficit chronique, permettant de surmonter les difficultés, de communiquer, de reprendre les activités et l’initiative indispensable. « À l’implosion dépressive répond l’explosion addictive, au manque de sensation du déprimé répond la recherche de sensation du drogué. »154

L’individu doit être une force de propositions positives dans des situations souvent paradoxales, il est sommé d’être lui-même en s’adaptant complètement aux règles comportementales qu’on lui impose. Il se doit de s’inventer en permanence, de se reconstruire perpétuellement selon les directives à suivre aveuglément et l’exigence absolue d’un devoir-être compétitif, toujours vainqueur. L’obligation de choisir librement l’emploi d’une existence invivable génère des doubles contraintes sans solutions qui l’entraînent au fond du gouffre. Il ne reste que la drogue à perpétuité pour rester dans le coup, pour ne pas disparaître.

« Les drogues sont un raccourci chimique pour fabriquer de l’individualité, un moyen artificiel de multiplication de soi. » 155
Une double personnalité doit être entretenue tout en étant effacée des apparences en tant que conflit personnel. Il s’agit de s’épanouir en se soumettant à des règles de comportement qui ne correspondent pas à nos aspirations, étrangères à nos désirs. Il faut assumer et exécuter ce rôle guerrier préfabriqué qu’on attend de nous, et auquel on se doit de se soumettre corps et âme dans la bonne humeur.

« D’abord on se retire du monde actif pour se protéger, puis apparaît l’apathie de l’impuissance et l’apathie du désespoir. Enfin l’homme atteint un état d’engourdissement et d’indifférence. Les potentialités refoulées se transforment en esprit morbide, et en dernier lieu en force destructrice. » 156

L’individu occidental contemporain est hanté par la catastrophe permanente, ressent la brutalité de la société, ses injustices, et voit que la pauvreté et les inégalités progressent irréversiblement. Il se sent dépassé par un système, tout petit face à ces gigantesques problèmes et ne voit pas comment il pourrait changer quoi que ce soit, car il n’a aucun espoir de réel changement.

Son environnement est aride et impersonnel, les comportements égoïstes, agressifs constituent son quotidien, ses relations aux autres sont superficielles, il se sent interchangeable, stressé, fatigué, il a l’impression de vivre dans un monde incohérent où tout n’est que menace, un univers d’indifférence où tous les rapports sont concurrentiels et marchands.

Lukas Stella, Intoxication mentale,
Représentation, confusion, aliénation et servitude, 2018
http://inventin.lautre.net/linvecris.html#intoxment
http://inventin.lautre.net/livres.html#LukasStella

138  Albert Jacquard, interview, 2004.
139  Robert Redecker, le sport contre les peuples, 2002.
140  Jacques Ellul.
141  Michel Caillat, le sport n’est pas un jeu neutre et innocent, 2008.
142  Albert Jacquard, Éloge de la différence, 1981.
143  Marc Perelman, Le sport barbare, 2008.
144  Quel sport ? n° 30/31.
145  Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, 2006.
146  Jean-Marie Brohm, le spectacle sportif, une aliénation de masse, Mediapart 2013.
147  Edgar Morin, la voie, 2011.
148  Raoul Vaneigem, traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1967.
149  Albert Jacquard, entretien, 2009.
150  Edgar Morin, La voie, 2011.
151  Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1967.
152  Paul Castella, Au secours ! dans la société française, 80 % des gens normaux sont des malades mentaux, 2010.
153  Marie-France Hirigoyen, le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien,
1998.
154  Alain Ehrenberg, le culte de la performance, 1991.
155  Alain Ehrenberg, l’individu incertain, 1995.
156  Edward T. Hall, Au-delà de la culture, 1976.

 

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