DÉFORMATION ET DÉSINFORMATION

Publié le par Résistance verte

 

 

L’évènement de l’actualité se démarque comme la marchandise d’un spot publicitaire, remarquable et extraordinaire, étonnant et détonant. L’évènement suprême est bouleversant et catastrophique, l’infochoc captive et assujettit son spectateur. Les sociétés capitalistes actuelles exploitent un climat de panique qu’elles entretiennent, profitent des traumatismes qu’elles ont produits et des peurs qu’elles ont créées. Les chocs médiatiques, qu’ils soient sociaux, économiques ou politiques, les désastres, qu’ils soient naturels, guerriers ou terroristes, sont utilisés pour pouvoir imposer aux populations des régressions sociales sans précédent, des contrôles et des répressions, ainsi que le pillage sans limites des ressources publiques, le transfert des impôts d’État vers le privé par les intérêts d’une dette créée de toute pièce. Cette « stratégie du choc » permet d’accroître considérablement les inégalités au profit des hyperriches. « La seule façon de justifier de telles mesures était de faire planer la menace d’un effondrement économique. » (95) Ils ont créé une crise générale dans un climat de panique, pour tirer les meilleurs profits du désastre et renforcer l’ordre marchand par tous les moyens. Des armes de destructions massives sont inventées pour justifier un massacre dit chirurgical. On focalise l’attention sur la cigarette pour enfumer les esprits et faire écran à l’intoxication générale due aux multiples pollutions chimiques, et dans la confusion on lance des actes de terreur sous fausses bannières pour instaurer un état d’exception permanent. La catastrophe continuelle est devenue le fonctionnement normal de la société du spectacle, la désintégration s’est fait intégrer.

Les contenus des médias sont uniformes parce qu’ils partagent les mêmes sources. « Les médias sont en symbiose avec de puissantes sources d’information pour des raisons économiques et du fait d’intérêts partagés. » (96) Certaines sources ont libre accès à tous les médias, tandis que d’autres seront toujours ignorées et systématiquement dénigrées. Les sources proches du gouvernement ou des milieux d’affaires sont d’amblée reconnues crédibles et expertes. Les chargés de communication des lobbys et des transnationales livrent aux médias tout un matériel préparé clé en main, prêt à publier. Ces mensonges qui servent des intérêts privés sont diffusés quotidiennement et font autorité comme des vérités prises pour argent comptant, renforçant l’ordre et la sécurité des marchandises. En disséminant les idées appropriées dans des milliers de médias différents, on peut confiner un débat dans des limites admissibles et conformes aux intérêts des hommes d’affaires.

Le contrôle des sources s’est renforcé par restriction, comme mécanismes d’influence. La diminution des budgets alloués au journalisme et la concentration des médias ont rendu ces derniers plus dépendants que jamais de ceux qui produisent l’information et subventionnent la presse. « Le capitalisme médiatique crée une “information unique”, “une version mondiale”, où tous les médias, aussi nombreux qu’ils soient, proposent tous le même message. Ce “copier-coller” des dépêches d’agences de presse diffusées dans toutes les rédactions du globe. » (97)

Les quatre principales agences de presse occidentales, Associated Press (AP), United Press Inter- national (UP), Reuters et l’Agence France Presse (AFP),- représentent plus de 80 % des informations internationales diffusées aujourd’hui dans le monde. Mais seulement 10 % des informations disponibles sont sélectionnées par ces agences internationales, 90 % de l’info ne sera jamais utilisé. Cette bureaucratisation centralisée de l’information est une réelle machine de guerre de désinformation planétaire. L’omission de la plupart des infos crée l’illusion de la réalité. « Ces agences sont des grandes entreprises étroitement liées à d’importants groupes financiers. Il y a aussi les banques qui financent les médias, les corporations qui possèdent ces médias, les entreprises qui ont des actions ou qui alimentent le journal à travers la publicité. » (98)

Dans le monde médiatique, la diversité n’est pas de mise, il s’agit coûte que coûte de faire preuve de mimétisme, répéter la même histoire, traiter la même affaire au même moment, comme tous les autres. Dans une urgence maladive, chacun se précipite pour couvrir un évènement que d’autres couvrent déjà. Dans cette agitation imitative frénétique se produit un effet boule de neige de contamination, où chacun se persuade de l’importance extrême du sujet traité collectivement. « Le mimétisme entre les médias implique la répétition de la même information. Une information est prise pour la vérité au moment où elle est diffusée par plusieurs sources. » (99) La répétition à grande échelle dans le temps et l’espace, d’une info parcellaire et discutable, la rend instantanément crédible et la transforme mécaniquement en vérité indiscutable.

Comme l’affirmait déjà l’un des premiers théoriciens et praticiens de la communication sociale, Göbbels, responsable de la propagande nazie sous la dictature d’Hitler, « le plus grand mensonge répété cent fois devient une grande vérité ». La répétition constante d’une information génère de la crédibilité, et d’autant plus si elle passe par une grande quantité et variété de médias. Tous les médias parlent constamment de la même chose. Dans l’univers de la marchandise, la quantité est preuve de qualité. Plus il y a de spectateurs à consommer l’information, plus celle-ci devient réelle, et plus on y croit plus on existe au cœur de son temps. Toujours plus de la même chose diffusée sur tous les supports imprègne les consommateurs exaltés et crée la réalité contemplée.

« C’est le secret de la propagande : il faut complètement saturer des idées de la propagande la personne que la propagande veut imprégner, sans qu’elle se rende compte un seul instant qu’elle est saturée. La propagande a bien sûr un but, mais il doit être masqué avec tant de perspicacité et d’habileté que celui que le but doit imprégner ne remarque absolument rien. » (100) La propagande masque les intentions réelles de l’autorité pour laquelle elle agit derrière une profusion d’apparences trompeuses.

L’uniformité paraît naturelle, et la soumission se présente comme une liberté d’expression. Cette pensée unique est toujours conforme aux intérêts du marché, c’est-à-dire du grand capital international, de la haute finance, autrement dit de la haute bourgeoisie. Dans le monde de la marchandise, on ne peut pas penser contre le marché, ou alors clandestinement. Le monde est ainsi représenté, c’est le meilleur système possible, l’expression de la nature humaine. L’économie marchande se présente comme le Dieu universel qu’on ne peut pas blasphémer. Les bien-pensants de la communication célèbrent alors la gloire de l’ordre des choses marchandes enfin établi.

Lukas Stella, Intoxication mentale,
représentation, confusion, aliénation et servitude (extraits), 2018

http://inventin.lautre.net/livres.html#LukasStella

95. Naomi Klein, La stratégie du choc, 2008
96. Mark Fishman, cité dans La fabrication du consentement de Noam Chomscky, 1988.
97. Mathilde Clavier, Le Monde Diplomatique et la dégradation de la presse écrite par les faits divers : l’héritage de l’École de Francfort, Les cahiers du journalisme N° 16, 2006.
98. Escuela Popular de Prosperidad, Manuel de lecture critique de la presse, 2000.
99. James Curran et Jean Seaton, Power without Responsability, 1981.
100. Joseph Goebbels, Discours aux directeurs de stations de radio, mars 1933.

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