VÉRITÉS CRÉDULES

Publié le par Résistance verte

 

"Le langage binaire de l’ordinateur est une irrésistible incitation à admettre dans chaque instant, sans réserve, ce qui a été programmé comme l’a bien voulu quelqu’un d’autre, et qui se fait passer pour la source intemporelle d’une logique supérieure, impartiale et totale."
Guy Debord - Commentaires sur la société du spectacle

Parce qu’il a su hyper-développer ses prothèses informatiques dans tous les domaines, le spectacle peut s’afficher comme une société de communication. C’est alors que l’intelligence se retrouve piégée dans l’accumulation infinie d’informations, sorte de stockage mondial des marchandises du spectacle. L’illusion est parfaite, la programmation totalitaire, imperceptible de l’intérieur. Le flux des quantités illimitées d’informations dépasse nos capacités et nous plonge ainsi dans une attitude passive de contemplation.
La consommation d’informations programmées est devenue le principal rapport de l’individu au monde qu’auparavant il percevait activement par lui-même selon la situation où il se trouvait, suivant le cours de sa propre histoire. Ce nouveau rapport est appelé communication. À l’intérieur d’une même communication, on peut juxtaposer, sans contradiction apparente, n’importe quoi, car le flux de l’immédiateté l’emporte sur tout. C’est quelqu’un d’autre qui programme à son gré cet instantané parcellaire étriqué du monde sensible.

Contrairement à l’homme qui communique la plupart du temps par analogie multiple, l’ordinateur digital ne traite que les instructions qu’il reçoit, l’une après l’autre. L’élément essentiel qui le compose est un simple commutateur à deux positions ; ouvert et clos, courant ou pas courant. Avec une proposition l’ordinateur compute quatre fonctions logiques. Il peut combiner deux propositions et donc indiquer 16 fonctions logiques, avec 3 il en établit 256... etc. Le cerveau humain a des réseaux neuronaux qui gèrent des centaines de milliers d’entrées en effectuant des computations très complexes. Si on considère chaque entrée d’un autre neurone comme une proposition, alors le nombre de fonctions logiques est astronomique, sans commune mesure avec l’ordinateur. Une computation du système nerveux implique des centaines de milliers de neurones fonctionnant ensemble, il traite un ensemble en une seule fois. Il procède en parallèle, et non en série ; autrement dit, il n’effectue pas des opérations successives comme le fait un ordinateur. 10 neurones peuvent produire un nombre gigantesque de réseaux : 10 suivi de 100 zéros ! Notre cerveau possède environ 100 milliards de neurones... À ce niveau, ce n’est plus calculable.

Modèle de prévisibilité et de certitude, la machine informatique dit : “chaque fois que vous me donnez la même entrée, je vous donnerai la même sortie”, indépendamment de toute histoire et de toute expérience, comme l’a bien voulu le programmeur. Il n’y a pas de place pour l’étranger venu d’ailleurs, pas d’arrangement possible avec l’inconnu. En dehors de toute croyance religieuse, notre cerveau n’a pas été conçu par qui que ce soit, il s’est construit par lui-même car il est réflexif ; chaque fois qu’il fait une opération, il change sa règle de transformation. Le changement se produit parce qu’il a modifié l’opération à l’intérieur du système. Une série continue d’opérations sur des opérations produit des valeurs propres, d’où émerge une expérience stable, issue d’un ensemble de comportements sensori-moteurs. L’expérience change son état interne ainsi que son fonctionnement dans une évolution circulaire, ce qui le rend imprévisible. Son comportement n’est pas calculable !

Les ordinateurs n’ont ni mémoire, ni intelligence, car ils ne peuvent pas computer leurs propres computations, ce qui les empêche d’avoir un processus cognitif. Par contre, les computateurs biologiques peuvent opérer les programmes eux-mêmes. Ce qui mène au concept de méta-programme, de méta-méta-programme, et ainsi de suite, sans limite préconçue, conséquence de l’organisation récursive inhérente au cerveau. Il joue avec sa propre régulation, il se produit lui-même au cours de son histoire.

Le système nerveux n’est pas isolé dans l’organisme, mais en étroite interdépendance avec le système endocrinien, qui contrôle, entre autre, la transmission synaptique par messages chimiques. Ces neuromédiateurs sont utilisés par certains neurones qui, en quelque sorte, les choisissent. Et cette interdépendance du système nerveux avec l’organisme va beaucoup plus loin ; la psychosomatique a montré qu’elle n’avait pas de limite. Cette faculté d’autorégulation, de transformation permanente, s’inventant elle-même, est propre à l’organisme vivant, et permet à l’être humain de jouir de son autonomie, c’est-à-dire de choisir selon ses désirs.

La confusion, propagée par le discours dominant, entre le cerveau électronique et le cerveau humain, séparant arbitrairement l’esprit du corps, tend à assimiler l’homme à la machine, à réduire ses facultés et mutiler ses émotions, amputant l’individu de sa liberté inventive. Les dérives de la vie sont prises pour des faits objectifs, conséquences inévitables des objets de leurs causes. Cette détonante propagande par le fait trouve sa confirmation dans la production de cet état de choses. La société marchande a besoin de machines à produire, ordonnées comme des ordinateurs, et non pas de créatifs amateurs d’humour et de hasard, libres d’agir en augmentant le nombre des choix possibles.

Méfions-nous des croyances qui consistent à croire que chaque chose a sa place. Dans ce domaine, certains spécialistes s’imaginent que le cerveau peut se couper en tranches en localisant chaque fonction précisément. Pour cela, ils utilisent une logique, dite de cause à effet, intégrée par l’ordinateur, mais totalement inadaptée au cerveau qui, lui, fonctionne toujours comme un ensemble en interaction avec son environnement, une totalité s’auto-construisant en permanence. Pour ces spécialistes, la transformation du cerveau, imprévisible et inventif, en ordinateur ordonné et contrôlable, devient le seul but qui détermine toutes leurs expériences. Ils confirment ainsi leur hypothèse de départ afin de vérifier leurs prédictions. C’est une science réductrice qui voudrait supprimer l’expérience du vécu, réécrire l’histoire afin d’y supprimer toute trace d’autonomie inventive, d’insurrection sociale. On a vu l’automobile à hydrogène utilisant de l’eau comme carburant, s’effacer des mémoires par usurpation militaire. L’objectif de ces spécialistes étriqués conditionne leur manière de penser, leurs observations, et donc leurs actes. Ceci paralyse l’invention scientifique dans une numérisation technologique sans autre lendemain que le profit à court terme. Ils prennent leur carte pour le territoire, leur programme pour une réalité, qu’ils affirment comme étant la vérité parce qu’elle est scientifiquement exacte et effectivement conforme à l’acceptation sans réserve de cet état de fait où l’intelligence du moment est contaminée par l’encéphalopathie spongieuse.

LE CLIC DU PRESSE-CITRON

"Le terme d’interactivité suppose précisément une passivité fondamentale : on se laisse conduire par les propositions de la machine, qui grave ses présupposés [...].
Les réflexes conditionnés tuent toutes pensée, toute possibilité d’imaginer un autre mode. La seule imagination permise porte sur la façon de tirer le maximum de ce gigantesque dépotoir stratégique."

Marie Nemo - Mort à crédit, Le publicitaire

On ne peut exiger de quelqu’un de ne plus se rappeler quelque chose. On ne peut pas jeter ses souvenirs et vider la corbeille. La mémoire n’est pas un stockage de données que l’on pourrait déplacer et remplacer à volonté comme des marchandises. C’est notre vécu, dans son fonctionnement, qui s’inscrit corporellement sous forme de mémoire, il ne peut s’effacer. Notre perception varie en fonction d’une multitude de facteurs liés à notre histoire. Nous ne voyons jamais les choses deux fois de la même manière et pourtant nous les reconnaissons, mais pas l’ordinateur qui, s’il ne trouve pas une parfaite correspondance, en déduit que ce n’est pas la même chose.

La connaissance est trop souvent réduite à une accumulation d’informations figées, un stockage de marchandises formatives. Même les systèmes d’éducation confondent l’émergence de nouveaux processus avec la distribution d’informations, nouvelle camelote de supermarché. Les cerveaux deviennent virtuellement ordinateurs enregistrant les données consommées. Les processus vivants sont transformés objectivement en choses, les verbes en noms, et tout devient objet de profit. C’est alors que tout s’uniformise par marchandisation dans une illusion de diversité. Il n’y a plus de place pour la déviance et l’invention personnelle, sinon dans les prisons matérielles, psychologiques ou chimiques prévues à cet effet.

En envahissant tous les aspects de la vie, l’informatique n’est plus seulement qu’un simple outil, mais bien une projection réductrice du cerveau sur laquelle on effectue un transfert général, un méta-outil qui exige de nous une fusion totale. Les facultés intellectuelles projetées dans cet objet rendent l’homme étranger à ses actes, mutilant son intelligence par fragmentations stériles et séparations réductrices. Appropriée par les accapareurs marchands, la pensée, application utilitaire, dévie vers d’autres prolongements les intentions de celui qui en use. Tout ce qui était directement vécu s’éloigne dans la représentation informatisée du spectacle. L’intelligence s’aliène par un transfert dans la machine contemplée, fidèle reflet de la production des choses profitables.

La matrice de nombres calculés par ordinateur à partir d’une instruction programmée par un expert, substitue l’opération numérique au monde vécu par l’individu, engendrant un monde d’apparence, à part, objectivé par les mathématiques. Une vérification avec cette machine à fabriquer des certitudes, est prise pour une preuve d’exactitude dans le monde du vécu. Un deuxième monde apparaît. La pensée séparée du vécu devient le sujet de l’outil vénéré, fabricant ainsi une réalité objective à part, certifiée exacte par le calcul. La vérité inventée devient réelle grâce à la foi en la technique des nombres divinisés, à la conviction aveugle de son inventeur schizophrène. Cette croyance sans réserve aux nouvelles technologies est elle-même cette vision du monde. Ce lavage numérique du cerveau fait voir le monde ainsi, donc le monde est ainsi.

La fonction de l’ordre numérique n’est plus de représenter le monde, mais, par une simulation restrictive, de s’y substituer. Cet ordre nouveau tend à contrôler l’ensemble de la planète par une sorte d’innervation étendue et ramifiée en réseaux. Super technique ordonnant toute opération, l’ordinateur est le sauveur suprême du marché, ne laissant à l’individu que le choix de perdre sa vie à ramasser des miettes et à ne gagner que la certitude de l’ennui. Il ne contemple plus que l’objet numérique de son existence, spectateur de sa propre vie qui lui échappe.

L’écran s’incruste au détriment du contexte vécu qu’il repousse, contrôlant le flux d’informations formatrices dans le seul sens du dehors vers le dedans. Le regardeur développe sa schizophrénie, car il vit deux modes d’être au présent, dont l’un, soumis au programme préconçu, chasse l’autre en arrière-plan en masquant toute possibilité inventive des hasards de la vie, refoulant son fonctionnement circulaire naturel. Ce nouvel ordre économise la vie par restriction. L’image numérique est métamorphose. Son langage logico-mathématique manipule nos perceptions et à la longue provoque une mutation de notre mode de pensée en le séparant de sa situation vécue. S’il y a fusion avec l’outil, il y a nécessairement une confusion paradoxale, car l’outil ne peut pas être celui qui s’en sert. Lorsque l’on se projette dans l’ordinateur à la suite d’un transfert sur cet outil censé reproduire le cerveau, on effectue une automutilation réductrice sans solution possible. Le message devient lui-même l’auteur que nous subissons dans l’absence, spectateur-terminal du réseau ainsi intégré.

Une transformation radicale dans la topologie du sujet-objet affecte les fondements même de notre culture. Simuler l’objet, c’est le reconstruire à l’aide du calcul, le débarrasser de toutes ses souillures trop particulières qui le rendent incontrôlable, c’est le standardiser. Il faut figurer ce qui est modélisable, en produisant une survalorisation quasi sacrée de l’objet, purification du sujet au feu électronique du calcul. Au fur et à mesure que cette prothèse de cerveaux se développe, elle réduit l’espace et le temps à la dimension sans vie de la réalité de ses objets. L’intelligence du discernement et de l’adaptation inter-relationnelle s’automutile par ses rapports exclusifs avec la machine. Son handicap chronique s’accroît en s’amputant périodiquement de certaines fonctions vitales, jusqu’au coma d’une servitude accomplie.

La vie sur terre est mise en programme et de la sorte calculée en suites statistiques. Les interactions complexes du monde des vivants sont disséquées et séparées en séquences spécialisées d’investigations. Ces séparations arbitraires fragmentent et figent le monde en de multiples séquences informatisées. Les certitudes des calculs répandent la croyance que la vie est maintenant maîtrisée, chaque séquence ayant son spécialiste expert attitré, mathématiquement irréprochable. Nul temps à la réflexion n’est possible dans cette expérience concrète de la soumission permanente. L’ordinateur, outil indispensable à la production de profits et de spéculations, a envahi tout l’espace en plongeant les producteurs eux-mêmes, dans une réalité virtuelle, grâce à la programmation effective de leur perception du monde.

Lukas Stella, La machine à réduire, croyances informatisées dans l’ordre des choses marchandes,
(Abordage informatique) 2002 / extraits.
http://inventin.lautre.net/livres/Lukas-Stella-La-machine-a-reduire.pdf

Publié dans Contrôle numérique

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