QUEL FUTUR POUR LA COLÈRE SOCIALE ?

Publié le par Résistance verte

 

La séquence Gilets jaunes est terminée. Définitivement. Si nous nous félicitons de son existence et de ce dont elle a témoigné, nous regrettons vivement que certains cherchent à en faire commerce aujourd’hui en s’acharnant à en maintenir le souvenir. Car, aujourd’hui, les Gilets jaunes sont déjà à l’état du souvenir. Les manifestations sont désertées, les ronds-points abandonnés et les groupes Facebook inanimés. Vouloir nier cela signifie faire de la politique en refusant le réel. Soit exactement ce à quoi s’appliquent nos politiciens actuels. Au M17, nous prétendons analyser les dynamiques politiques en essayant d’être le plus en adéquation possible avec le réel – aussi déplaisant que celui-ci puisse être. Il convient donc, en nous penchant sur le corps mort des Gilets jaunes, d’esquisser une tentative d’explication de ce qu’il a été.

D’emblée, affirmons que les Gilets jaunes n’ont pas eu une identité car ils n’ont jamais constitué une classe sociale. Tous, en tant qu’acteurs du mouvement, nous avons pu constater que l’hétérogénéité était un trait constitutif de son existence. Du simple ouvrier au petit patron, en passant par l’enseignant ou l’ambulancier, tous étaient Gilets jaunes. Et c’est parce que les Gilets jaunes n’étaient pas une classe sociale, parcourue par des réalités matérielles ou des intérêts communs, qu’ils n’ont jamais pu prendre conscience de leur commune force collective et de la nécessité d’avancer dans la même direction. Bien au contraire, seuls les trajets de manifestation ont fait avancer, un temps, tous les Gilets jaunes dans le même sens. Aussi bien symboliquement que matériellement, la multiplication des cortèges et des revendications, aurait dû nous alerter sur le caractère désunis du mouvement. La dynamique des premiers mois, aussi enivrante que brouillonne, agrégeant à elle tous ce que le pays comptait de colères, a donné l’illusion d’une union et d’un sujet collectif « Gilets jaunes ».

Cependant, dès le début de l’année 2019, il est apparu de plus en plus évident que les Gilets jaunes ne constituaient pas un mouvement organisé et conscient de lui-même. Les divisions médiatiquement incarnées par les multiples figures de leaders et les guerres intestines pour la possession du mouvement ont révélé à quel point les Gilets jaunes étaient incapables de se structurer et de muter en une organisation politique animée par une commune volonté de renverser le système en place.

Tout au plus, les Gilets jaunes ont été un mode d’action sociale à la temporalité bien circonscrite (novembre-avril). Selon nous, la séquence Gilets jaunes a exprimé, sous le prétexte d’une hausse du prix des carburants, le refus catégorique d’une partie de la population française de laisser plus longtemps perdurer une situation oppressive. Si très vite des revendications sur le sens de notre système prétendument démocratique, ou sur la répartition des richesses ont émergées, c’est parce qu’elles couvaient déjà dans les cœurs et les esprits depuis bien longtemps. Aucune colère sociale ne naît spontanément, sur un phénomène isolé, sans qu’il n’y ait, au préalable, de multiples conditions de production.

Alors, conscients du fait que les Gilets jaunes n’ont été qu’un bref catalyseur des colères sociales d’une partie minoritaire de la population, nous pouvons sans regrets accepter leur disparition. Que les Gilets jaunes ne défilent plus tous les samedis ne signifient nullement que les colères sociales se soient apaisées ou que leurs conditions de production aient disparues. Au contraire, nous affirmons qu’elles n’en sont que plus vives et que leur étouffement temporaire retarde une explosion qui la prochaine fois sera bien plus violente. Que le pouvoir ne se réjouisse pas trop vite : les lacrymos et les LBD ne suffiront probablement pas au prochain mouvement social, et au vent de révolte qui monte partout sur la planète, des montagnes du Chiapas aux rues bitumées d’Hong-Kong.

Les déceptions sont néanmoins aigres parmi ceux qui ont participé au mouvement. Il est toujours difficile d’accepter que l’on ait échoué à faire triompher la justice quand en face nos bourreaux exultent. Mais comment ne pas se réjouir de les avoir fait trembler ? Comment ne pas relever la tête quand, durant près de six mois, nous avons marqué l’histoire de notre sueur et de notre sang ? Nos enfants, et nos petits-enfants, entendront parler du 17 novembre 2018. Nous leur parlerons du passé pour que celui-ci donne sens à leur présent et dessine dans leurs esprits ce qu’il convient de faire dans le futur.

Mais aujourd’hui, pour eux et pour nous, quel futur souhaitons-nous ? Quel débouché voulons-nous ériger pour abattre ce système capitaliste inique et oppresseur ? Voici la seule question que nous devons nous poser. Au M17, nous y apportons la réponse suivante : le combat n’est pas terminé, il ne fait que débuter et dans les prochaines semaines nous annoncerons à nos sympathisants quelle sera la suite que nous avons décidé de donner à notre lutte.

L’existence humaine se nourrit des expériences qui la traversent. Les Gilets jaunes ont été une expérience nécessaire et enrichissante. Une expérience qui ne constitue pas un horizon indépassable ni un présent qui ne doit pas passer. Les Gilets jaunes sont une inspiration à un dépassement, comme 1848 l’a été pour les Communards de 1871, la Commune pour les socialistes de la Troisième République, ou comme Jaurès l’a été, l’est, et le sera, parmi tant d’autres, pour tous les révoltés qui veulent rendre à l’Homme la dignité de son existence, et à l’humanité la justice qui doit fonder son monde.

A tous nos frères et à toutes nos sœurs en colère, où qu’ils soient, nous disons : courage, tant que l’Humanité est debout, le combat continue.

M17, Juin 2019
https://mouvement17novembre.fr/quel-futur-pour-la-colere-sociale/

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