QUAND LE CAPITALISME SE PRÉTEND ÉCOLOGISTE

Publié le par Résistance verte

 

La colonisation marchande des terres et de la vie, de l’espace et du temps, ne peut être arrêtée sans s’interroger sur ses principes fondamentaux, pas plus qu’elle ne peut se poursuivre sans mettre en danger l’espèce humaine elle-même. Par conséquent, la crise écologique mène à une crise sociale. Le capitalisme doit continuer à croître pour prévenir cette crise, mais il doit le faire sans que les dégradations qui accompagnent cette croissance ne parviennent à la conscience de ceux qui en sont les victimes.

Les habitudes de consommation, tout comme les activités économiques et politiques doivent changer, évidemment pas pour « sauver la planète » et moins encore pour préserver l’espèce humaine, mais pour permettre au capitalisme de se perpétuer. C’est pourquoi les politiciens se découvrent maintenant une âme verte. Et c’est ainsi que le capitalisme devient écologiste.

L’abondance promise par le capitalisme s’est révélée être une abondance empoisonnée. Au final, la terre a été pillée en quelques décennies à une échelle sans précédent depuis que l’homme vit sur la planète. Socialement, l’exploitation et l’aliénation bourgeoise ont appauvri la vie quotidienne jusqu’au point le plus extrême de vide et d’ennui. La société ayant été transformée en usine et en marché, sa principale raison d’être est la production et la consommation pour son seul bénéfice.

Le mouvement écologique apparu alors est devenu le complice du capitalisme et le rénovateur de sa politique. Les dirigeants de l’économie et de l’Etat, en constatant les conséquences catastrophiques de leur gestion, loin d’être intimidés, se proclamèrent les champions de la lutte contre le désastre et, avec l’aide des experts et des écologistes, instaurèrent un état d’urgence écologique, c’est-à-dire une économie de guerre mobilisant toutes les ressources naturelles et humaines et les mettant au service du développement global, en incorporant leur “coût environnemental” – à savoir le montant des dépenses nécessaires à la reconstruction et à l’aménagement paysager afin d’atteindre un niveau tolérable de dégradation.

La lutte contre le changement climatique peut objectivement être favorisée par l’accroissement inéluctable du prix du pétrole et d’autres combustibles fossiles, mais c’est aux « pouvoirs publics », c’est-à-dire aux politiciens (au moins dans un premier temps), de promouvoir les entreprises “vertes” en obligeant les populations à consommer les produits et les services certifiés « respectueux de l’environnement » ou en imposant une “nouvelle fiscalité” qui réconcilie la « culture d’entreprise » avec la nature, pénalise les vieilles habitudes polluantes et le gaspillage de l’énergie – toutes choses qui étaient normales hier encore mais sont maintenant répréhensibles aux yeux de l’« économie verte ». C’est alors que tous les dirigeants économiques et politiques découvrent qu’ils sont écologistes. Les préoccupations écologiques des dirigeants se conforment au mouvement de marchandisation totale de la planète.

Face à un capitalisme négatif, qui ne veut pas geler le développement pour contrôler les émission de gaz à effet de serre, un étrange capitalisme altruiste présente une destruction à visage humain en parlant de développement durable et d’éducation à la citoyenneté, de l’efficacité énergétique, des panneaux solaires sur les toits et des écotaxes, sans que pour autant soit ralentie d’un iota la construction d’autoroutes, de lignes de TGV ou l’étalement urbain.

La survie du capitalisme exige une mobilisation générale de tous les dirigeants au niveau local, national et international en faveur de la reconversion de l’exploitation du travail et du social vers un mode de vie subordonné aux impératifs d’une consommation renouvelée ; l’Etat, en tant que mécanisme de coercition, redevient rentable. C’est là l’essence de l’économie capitaliste et de ses valets, qu’ils soient de droite ou de gauche.
Il reste possible que ce processus de reconversion puisse rencontrer de sérieuses résistances de la part des populations qui auront à souffrir de ses effets ; c’est la raison pour laquelle les dirigeants doivent développer de nouvelles formes de contrôle social, en commençant dans les écoles, les médias, l’assistance sociale, etc. aussi bien que dans la police et l’armée. Le capitalisme et la bureaucratie n’ont aucun idéal à réaliser, mais un ordre à défendre, à l’échelle locale aussi bien que mondiale. Pour eux, les problèmes de politique étrangère et les conflits sociaux sont immédiatement des problèmes de sécurité qui, en dernière extrémité, se résolvent manu militari.

L’éco-fascisme sera probablement la forme politique du règne écologique de la marchandise. En l’absence de luttes sérieuses ou, ce qui revient au même, de conscience historique, apparaissent des pseudo-réformistes qui nous vendent leur « pragmatisme » et leurs « petites victoires » sur la politique institutionnelle et le modèle capitaliste, véritables utopistes qui parlent de « convivialité », car pour eux le remède au mal ne viendra pas d’une lutte de libération, mais de l’application pacifique d’une formule magique, à savoir la « décroissance ».

Les moyens pour réaliser cette fin ne viendrons pas, selon eux, d’un conflit né de l’antagonisme entre une partie de la population avec la société capitaliste, industrielle et consumériste en son ensemble, mais d’une immense accumulation d’initiatives particulières conviviales – avec de bonnes vibrations.

Les partisans de la décroissance se méfient des méthodes révolutionnaires : avant tout, il faut qu’il ne se passe rien… Et il ne se passera rien tant que le capitalisme tolèrera un certain degré d’auto-exclusion au sein de la société qu’il a colonisé. D’ailleurs, une bonne partie de la population mondiale est de fait exclue du marché et vit en marge de l’économie.

Quoiqu’il en soit, il ne s’agit pas de modifier graduellement les marges de la société capitaliste, mais bien de créer une société nouvelle. Transformer le monde, pas se réfugier sur des îles. Et pour en arriver là, il faut en passer par un conflit, où il faudra faire preuve de force et de détermination, afin que la société se divise en deux fractions irréconciliables. Une fraction qui veut abolir les relations de production et de consommation, en finir avec l’exploitation du travail et libérer la vie quotidienne de la marchandise, préserver la terre et retrouver un équilibre avec la nature. Et une autre fraction qui veut à tout prix défendre le statu quo industriel et développementaliste. Aucun programme convivial ne pourra résoudre les problèmes engendrés par le capitalisme, parce que le pari sur la pacification sociale empêche la crise écologique d’engendrer une crise sociale, alors que c’est précisément le contraire qui est nécessaire, c’est-à-dire tendre jusqu’à la limite la corde de l’oppression qui maintient unis les différents secteurs de la société afin de provoquer une « fracture sociale » irréparable.

Lorsque les victimes du capitalisme décideront d’organiser leur vie en fonction de critères humains, décidés par tous et à l’aide de leurs propres institutions, alors ce sera le moment des programmes alternatifs, des expériences autonomes qui restaurerons les équilibres sociaux et naturels et des communautés sur des bases libres. Une société libertaire ne peut être réalisée que par une révolution libertaire.

Miquel Amorós, Quand le capitalisme se prétend écologiste, 2007 (extraits)

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