CRITIQUE ANTI-INDUSTRIELLE

Publié le par Résistance verte

 

Le bénéficiaire de la mécanisation n’est pas seulement le capitaliste ; c’est la machine elle-même. Par l’organisation du travail et de la vie sociale qu’elle implique, celui qui est affecté en premier lieu est le travailleur, mais c’est toute la population qui sera soumise aux exigences de la machine. L’usine, la machine et la bureaucratie sont les véritables piliers de l’oppression capitaliste.
La critique de la bureaucratie et de la machine complète la critique de l’État et du travail salarié, et introduit la critique de la technologie. Le développement unilatéral de la technologie, orienté vers le rendement et le contrôle, sert la soumission, et pas la liberté. Une existence modelée par des technocrates sur des normes industrielles est une sorte de vie d’esclave.
La science et la technique évoluent sous le signe de la domination, qui est domination de la nature et de l’être humain. Mais une critique de la science et de la technologie ne signifie pas un refus de la connaissance rationnelle et du métabolisme avec la nature. Il s’agit du refus d’un type de science et d’un type de technologie qui engendrent pouvoir et soumission. Et acceptation de celles qui n’altèrent pas les conditions de reproduction d’une société égalitaire et libre.

La souveraineté réelle des individus émancipés ne signifie en rien l’« humanisation » du travail ou la « démocratisation » de la consommation, mais la suppression des deux et son remplacement par un nouveau type d’activité unitaire libérée des entraves.
La lutte contre le capital n’est donc pas simplement une lutte pour une vie libre, mais une lutte pour la survie et une défense du territoire. L’abolition du travail et de la consommation ne peuvent s’effectuer de l’intérieur, à travers une prétendue radicalisation des conflits pour le salaire et l’emploi, vu que ce qui presse c’est le démantèlement complet de la production, qui s’est muée en quelque chose d’empoisonné et d’inutilisable.

Le développement économique s’est transformé en l’objectif unique de la politique.
De l’unification de la critique de la vie quotidienne et de la critique écologique, spécialement de son versant antinucléaire, naît dans le courant des années 1980 la critique anti-industrielle. L’anti-développementisme tente de fondre les éléments critiques précédents : sa négation du capitalisme est à la fois antiétatique, antipolitique, anti-scientiste, antiprogressiste et anti-industriel.

En réduisant les problèmes à des questions environnementales et économiques et en ignorant la critique sociale antérieure, les écologistes aspiraient à se convertir en intermédiaires du marché de la dégradation, tout en fixant avec l’État les bornes de tolérance des nuisances.

Bien que le principal ennemi du capitalisme soit toujours le capitalisme lui-même et que les menaces les plus sérieuses contre lui proviennent de sa propre nature, une résistance minoritaire est parvenue à se développer grâce à des conflits locaux de diverses natures, principalement contre les grandes infrastructures, et c’est ainsi que la critique anti-industrielle a pu avancer dans différentes directions et sous des appellations diverses, rencontrant, au hasard des catastrophes, des partisans et des propagandistes qui dénonçaient tant les désastres affectant le territoire que la domestication et la résignation de ses habitants, des gens qui comprenaient qu’on ne pouvait remédier à aucun problème en s’embourbant dans la politique, des gens qui ne séparaient pas une agression spécifique de la société qui en était la cause.

La défense d’une vie libre, pour commencer libre de prothèses technologiques, riche de relations, commence par une défense du territoire et une lutte contre tous les conditionnements, qu’ils proviennent du contrôle social, du travail, de la motorisation ou de la consommation. Mais ceci ne concerne que son moment défensif. Sa phase offensive est désurbanisatrice, désindustrialisatrice, ruralisatrice et décentralisatrice.

Elle doit rééquilibrer le territoire et désigner le local et le collectif en tête de ses préférences. Il s’agit aussi d’un combat pour la mémoire et pour la vérité, pour la conscience libre et contre la manipulation du désir ; c’est, subsidiairement, une lutte contre les idéologies qui les occultent et les déforment comme le citoyennisme, la décroissance...

La critique anti-industrielle est la réflexion d’une expérience de lutte et d’une pratique quotidienne. Elle est présente un peu partout, sous une forme ou une autre, comme intuition ou comme coutume, comme mentalité ou comme conviction. Elle naît de la pratique et retourne toujours à elle. Elle ne demeure pas dans des livres, des articles, des cercles d’initiés ou des tours d’ivoire ; elle est le fruit tant du débat que de la bagarre. En un mot : elle est fille d’action, c’est son milieu et elle ne peut survivre loin de lui.

Miquel Amorós, Fondements élémentaires de la critique anti-industrielle, 2010.

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