MANIFESTE DES DÉCÂBLÉS

Publié le par Résistance verte

SE RÉAPPROPRIER NOS OUTILS

« La citoyenneté politique (qui est un mode de l'agir) doit être pensée sur le mode d'un agir-ensemble, lui-même indissociable d'un "apparaître-commun-des êtres" dont la condition impérative est l'institution et la préservation d'un espace public d'apparitions. » Hannah Arendt

« Lorsque j'agis en tant qu'homme, je me sers d'outils. Suivant que je le maîtrise ou qu'il me domine, l'outil me relie ou me lie au corps social. Pour autant que je maîtrise l'outil, je charge le monde de mon sens ; pour autant que l'outil me domine, sa structure me façonne et informe la représentation que j'ai de moi- même. L'outil convivial est celui qui me laisse la plus grande latitude et le plus grand pouvoir de modifier le monde au gré de mon intention. (...)
Nous     avons quasiment perdu le    pouvoir de rêver un monde où la parole soit prise et partagée, où personne ne puisse limiter la créativité d'autrui, où chacun puisse changer la vie. »
Ivan Illich

Le pouvoir politique a changé de nature au cours du siècle dernier : la gouvernance n'est plus seulement fondée sur des principes politiques ou économiques mais sur des planifications élaborées par des ingénieurs, techniciens et autres spécialistes. La superpuissance de la Silicon Valley est symbolique de cette mutation du pouvoir. La technologie s'annonce alors comme le principal instrument déterminant la vie et le devenir des peuples, utilisée d'abord dans un objectif de surveillance, de croissance, de contrôle, de transformation enfin.
Nos outils ne sont plus au service de la personne intégrée à la collectivité, mais au service d'un corps de spécialistes. D'une part leur fabrication nécessite l'exploitation d'une main- d'œuvre massive, s'apparentant à une forme d'esclavage moderne. D'autre part, ils creusent des inégalités déjà présentes entre les citoyen.ne.s, malgré les vaines tentatives de réduction de la fracture numérique. Le choix des orientations de la Recherche et les moyens qui lui sont accordés sont concentrés dans les mains de l'État et des grandes entreprises, sans que nous n'ayons la main sur aucune de ces décisions : de la planification généralisée de l'intelligence artificielle dans les écoles jusqu'aux investissements de plusieurs milliards dans le nucléaire, ou encore dans les armes bactériologiques. Anti-démocratique par essence, la politique menée pour gérer des puissances si titanesques s'apparente à une oligarchie technoscientifique.
Les technologies de l'information et de la communication, qui nous inondent de données, ont recours au sensationnalisme infantilisant. Elles nous maintiennent dans l'illusion de connaître et de comprendre l'actualité : cette « meilleure » information supplante l'ancienne discussion du forum. Sous prétexte d'informer, elle tue la capacité native à trier, maîtriser, organiser. Les écrans nous désapprennent à regarder le monde et portent au même niveau l'information, la publicité et le divertissement, nous rendant incapables de discerner l'essentiel de l'insignifiant. Nous demeurons désensibilisé.e.s et impuissant.e.s face à ce qu'ils nous montrent et que nous ne sommes pas en mesure de comprendre profondément.
Les gadgets récréatifs finissent par nous anesthésier ; les yeux rivés sur nos écrans, nous succombons au pouvoir hypnotique des loisirs numériques. Plongé.e.s dans une passivité distraite qui nous détourne des vrais problèmes. Nous cessons de remettre en question ce que nous ne contrôlons plus et qui nous dépasse, comme de faire entendre nos voix devant l'ampleur de la crise. Nous sommes maintenus dans une forme d'ignorance qui nous encourage à nous croire moins légitimes et abdiquons notre pouvoir au profit d'une minorité soi-disant habilitée à répondre de manière optimale aux enjeux actuels.
Face à l'apogée d’une société qui éloigne les citoyen.ne.s de la participation politique et de la réappropriation de leur espace de vie, nous opposons la vision d'un monde qui garantit à chacun.e le droit à l'action sociale et le choix de l'autonomie créatrice. Qui offre, en redonnant la possibilité d'être au centre des réflexions, une occasion de se responsabiliser : en considérant le coût de l'outil, pour soi, pour d’autres populations, pour l’environnement, pour nos valeurs, pour notre santé, pour nos relations sociales etc.

REPOÉTISER L'EXISTENCE

« La poésie que vous n ’avez pas mise dans vos vies vous reviendra sous la forme de crimes effroyables. » Antonin Artaud

« Malgré ce que l’on croit, nous sommes restés des êtres profondément archaïques ; mais baignés de technologies et d’ invisibles forces de calculs, nous disparaissons à nos propres gestes. Loin des champs, des forêts primaires et de la main remplie, encore, de cette mémoire capable de lire le monde, notre instinct s’est perdu corps et biens. Et ce qui aujourd’hui le remplace, n’a ni visage, ni empathie pour les hommes. Ce qui nous gouverne est devenu nébuleuse immatérielle, insaisissable, abstraite et nous sommes, derrière nos ordinateurs, sans le vouloir, les petits soldats de cet abîme aux indéchiffrables projets.
Qui sommes-nous à présent ? Des enfants nus, livrés à des algorithmes et des marchés virtuels. »
Jacques Dor

La technologie crée un nouvel espace désincarné qui reproduit le monde réel selon ses propres codes, sa grammaire chiffrée. La vie n'apparaissant plus pour ce qu'elle est, forme qui, naguère encore, se déployait dans les paysages de l'être. Nous sommes à présent privé.e.s de la faculté de ressentir les dimensions qui n'entrent pas dans les cadres de la raison numérique, et de ses injonctions pratiques. Le corps, qui permet autant l'expression de nos sens que d'une intelligence intuitive, ou encore d'une spontanéité esthétique, se trouve encastré dans la prison d'une logique froide et désincarnée. Grillage normatif qui quadrille le sensible et rejette le monde intérieur, rationalise au profit de l'efficacité et de l'instantanéité.
Mais les êtres humains sont toujours plus que les mécanismes élémentaires auxquels on veut les réduire. Contre la prédominance du scientisme, nous revendiquons notre part spirituelle, la complexité de nos sentiments, émotions, perceptions, et facultés de tout ordre qui nous distinguent, par essence, de la machinerie biologique à laquelle on nous réduit. Nous en appelons à l'art, la littérature, la musique, témoignages de cette force qui meut nos pensées comme notre volonté, et dont l'existence même rend vaine toute tentative de nous transformer en chair à machine. Disciplines qui en appellent à notre humanité, et qui nous permettent de nous concevoir autrement que comme une somme d'algorithmes dont on pourrait prédire les comportements et intentions.
Cette tendance à l'uniformisation est également perceptible dans nos échanges, désormais intégralement médiatisés par des dispositifs. Les moyens actuels de communication nous séparent plus qu'ils ne nous relient. Et la réunion virtuelle qu'ils opèrent, en nous plongeant dans l'illusion d'une connexion aux autres, ne saurait masquer la triste réalité, d'être en effet seuls devant un écran, tous ensemble. En dépit de ces smileys souriant, symboles du visage unique, pendant que personne ne s'étonne de la disparition des traits, rides, formes osseuses spécifiques, imperfections charmantes etc. Ou de ces messages instantanés sans écriture et sans âme, dépourvus des courbes du tracé et du geste incarné ; notre verbe est happé par un Times New Roman universel, unidimensionnel, nos lettres sont sans auteurs. Or le véritable rapport humain constructif et puissant, est la parole non médiatisée : bien qu'elle soit réprimée, celle-ci ne peut être remplacée.
La relation palpable est source d'effervescence, d'énergie et permet de participer à la refondation du politique, la communication virtuelle ne doit pas se substituer au réel. Nous avons besoin de nous rencontrer pour bâtir nos lendemains de nos propres mains. Nous ne voulons pas nous limiter à la seule production d'idées, délaisser le concret au profit du développement. Nous souhaitons agir sur le terrain, cultiver notre humanité, intervenir sur la matière même qui constitue la chair du monde. Retrouver notre faculté à habiter poétiquement le monde, atrophiée par l'industrialisation progressive de nos valeurs.

S'ENRACINER DANS LA RÉALITÉ ÉCOLOGIQUE

« Au stade avancé de la production de masse, une société produit sa propre destruction. La nature est dénaturée. L'homme déraciné, castré dans sa créativité, est verrouillé dans sa capsule individuelle. » Ivan Illich

« Échapper à la terre, c'est prolonger des déracinements modernes, et s'envoler vers de nouvelles libertés fantasmatiques, parce que prétendument illimitées. » Florent Bussy

Le monde qui nous apparaît n'est pas celui qui est. Derrière l'image éthérée, épurée et immaculée diffusée par une publicité high-tech, à l'avant-garde du monde programmé, se dessine, en négatif, la réalité de lieux ravagés. Bulldozers rasant des montagnes entières pour l'extraction de matières premières, continent émergeant de l'accumulation de déchets plastiques au cœur du Pacifique, carcasses d'équipements électriques et électroniques plus ou moins désossés dans des décharges à ciel ouvert, eaux troubles de lacs artificiels saturés de substances toxiques et d'éléments radioactifs... Nos villes elles-mêmes sont d'une inquiétante étrangeté pour qui ouvre parfois les yeux sur ces espaces composés de bétons, goudrons, barres de fer, alliages divers nécessaires à la circulation des flux de l'énergie atomique. Nos technologies de plus en plus performantes participent à la dégradation de 11 environnement et induisent des déséquilibres de plus en plus grands, menaçant d'extinction l'espèce humaine.
En aval de la destruction des conditions de vie humaine, le mode de vie industriel produit son propre environnement. La reprogrammation de la nature, expérimentation dont les effets sont désormais d’ordre planétaire, globaux, s’achève dans la production d’un Monde technicisé à l’image de ses modes de production démiurgiques. Nous entrons dans l'ère de la nature synthétique : agriculture connectée, puces d’identification électronique implantées aux animaux d'élevage et même sauvages, biologie de synthèse, arbres augmentés afin d’accélérer leur croissance, moustiques bricolés pour éradiquer la dengue chez leurs cousins, organismes génétiquement modifiés pour pouvoir croître sur les déserts de la terre morte etc. Ces innovations demeurent en contradiction avec les enjeux écologiques profonds que nous rencontrons, aussi bien qu'avec la nécessité d'aller à la racine de nos problèmes pour repenser notre société. Face à l'ampleur de la crise, il s'agit bien plus de creuser en nous- mêmes que d'aller voir toujours plus loin ce qui existe, pour constater que l'ensemble nous échappe.
Nous voilà donc encastré, e. s dans un environnement hors-sol, détaché de tout cycle et rythme naturel, laissant peu à peu place à une humanité désincarnée. Nous n'avons plus de rapport à nos paysages qu'à travers le fond de ces écrans froids, nous abandonnons notre orientation et notre regard aux systèmes GPS, notre connaissance du temps qu'il fait passe par des images satellitaires, notre intuition de la qualité de l'air est niée au profit d'une mesure chiffrée produite par des dispositifs ultra- perfectionnés etc. Nos sociétés vivent de ce fait comme à l'extérieur d'elles-mêmes, enfermées dans une représentation qui fait écran à la réalité. A l'inverse de ce fantasme devenu vrai, qui dématérialise le corps et le réel pour le reproduire numériquement, nous ressentons le besoin de sensations organiques, de chaleur humaine, d'ancrage sur la terre, de l'expression physique des sentiments de l'âme.
Loin de sombrer dans cette vision du monde qui nous déshumanise en prétendant nous améliorer, nous pensons que la sortie hors de l'impasse écologique réside dans notre faculté d'accepter les limites de notre humaine condition, et donc celles que nous impose notre habitat naturel. C'est donc à cela qu'il faut nous atteler : l'enracinement dans la réalité écologique et humaine, l'empêcher de partir en fumée ou de se figer en cristal. Regarder le terrain pour ce qu'il est, et orienter ses possibilités en regard de la liberté et de la survie. Cela peut commencer par se promener pieds nus, s'ancrer au sol. Lever les yeux vers le ciel, élargir nos horizons cloisonnés. Construire de nos propres mains ; réapprendre à cultiver la matière.

FAÇONNER UNE ALTERNATIVE DÉCÂBLÉE

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l'ont engendré. » Albert Einstein

« Sans penser que demain, peut-être, savoir cultiver un bout de terrain, allumer un feu de bois et faire des pansements corrects seront plus utiles que tapoter sur un clavier. » Jacques Ellul

Dans un monde où la technologie s'immisce inéluctablement dans tous les aspects de nos vies, dématérialisant peu à peu l'ensemble des services jusqu'à numériser nos rapports les plus intimes. Nous voilà contraint. e. s de nous adapter à un environnement connecté, sans cesse changeant, et de nous y conformer malgré nous. La technologie se présente ainsi comme un dispositif global, incontournable et exclusif, déterminant l'organisation sociale et régulant l'existence individuelle. C'est là un type particulier de contrôle social, engendré par un mode de production qui nous prive de notre autonomie en nous forçant à consommer ses artefacts. Nous dépendons alors d'un complexe de marchandises qui standardise jusqu'à nos manières de pressentir, et nous prive de la possibilité de réaliser par nous-mêmes ce dont nous avons vraiment besoin.
La possibilité de choisir la déconnexion sans être pénalisé.e socialement et professionnellement est de plus en plus rare, voire inexistante. Davantage encore avec le développement de la robotique, du numérique et de l'intelligence artificielle, qui nous privent du pouvoir de mener une vie déconnectée. Si nous disposons de moyens à hauteur de nos situations personnelles, nous sommes pourtant conscients du fait de ne plus pouvoir déterminer notre vie sans passer par l'usage de ces machines. Et du seul fait qu'elles sont désormais nécessaires à toute organisation sociale, nous ne savons plus faire sans. Nous n'existons que pour autant que nous manifestons notre présence sur les réseaux, et par là-même notre absence au monde.
La société, pensée à travers sa logique, écrase progressivement l'alternative et va même jusqu'à exclure et délégitimer toute autre forme de pensée. L'idéologie produite par ses experts se reflète dans la conscience commune, ceux-ci semblent détenir les réponses à tous les problèmes, proposant à tour de bras des solutions technologiques à des phénomènes et défis sociaux, politiques ou écologiques, négligeant toute complexité sociale et environnementale. On trouvera toujours une solution technique à nos problèmes, nous déchargeant de tout devoir d'adaptation et de volonté créatrice. Ce discours paraît bien plus séduisant, parce qu'il est expéditif et confortable : il consiste à dire que les ingénieurs feront tout, et que les citoyens n'auront à s'occuper de rien.
Et quoique l'époque nous contraint d'utiliser les outils contre lesquels nous luttons pourtant : l'autorité avec laquelle ils s'imposent ne nous laisse pas encore le loisir d'essayer le pigeon voyageur ou de vaquer au hasard d'une rencontre. Conscient.e.s de notre dépendance au monde que l'on nous a imposé, nous souhaitons reprendre en mains ce qui peut encore l'être afin d'orienter notre quotidien par nous-mêmes, selon nos propres choix. Sans prétendre apporter de solutions toutes faites, qu'on aurait downloadé ici ou là, nous réfléchissons au contraire sur les moyens qui nous permettraient de modifier la situation actuelle, et de permettre à tout un chacun d'en faire de même.
Puisque le système des hautes technologies va dans le mur, pourquoi ne pas sortir l'imaginaire du carcan qu'il nous impose ? Pourquoi ne pas tester autre chose, prendre le contre-pied et se tourner vers des outils qui nous ressemblent, qui portent nos valeurs, qui répondent aux enjeux que nous trouvons primordiaux ? Pour que nos futurs outils répondent aux nécessités qui sont les nôtres : soutenabilité de l'habitat écologique et humain, intégration et résurrection du lien social, redécouverte de l'autonomie créatrice, réappropriation et indépendance vis-à-vis de nos outils, résurgence du savoir-faire, de l'artisanat, mise en acte d'un bricolage expérimental correspondant aux matériaux dont nous disposons localement.

Les décâblés, association technocritique lyonnaise, avril 2018

Rejoignez-nous au bar associatif « Les Clameurs » 23 rue d'Aguesseau, Lyon 7.
Tous les mercredis, hors vacances à partir de I6 h 30.
lesdecables@riseup.net

 

https://lesdecables.frama.site/
https://framadrive.org/s/3c2tsZFoEKbXsc4

Publié dans Environnement

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