ÉCOLOGIE, DU FANTASME À LA DÉSILLUSION

Publié le par Résistance verte

La « révolution industrielle » s'est construite essentiellement sur deux énergies fossiles : le charbon puis le pétrole. Avec le « bilan carbone » que l'on connaît, et les énormes incertitudes sur l'avenir du climat. La nouvelle révolution industrielle se caractérise par la convergence des technologies vertes et de l'informatique, donc a priori des solutions « propres ». Des prophètes autoproclamés à la Jeremy Rifkin en profitent pour dépeindre un avenir radieux : sobriété énergétique supprimant les tensions liées à l'appropriation des ressources fossiles, création d’emplois verts dans les filières d'excellence... Sauf que, comme la précédente, cette révolution s'appuie sur une ressource fondamentale, les métaux rares, et qu'apparemment, le futur ne s'annonce pas aussi serein.

Qu'est-ce que les métaux rares ? Il s'agit de métaux associés à d’autres plus abondants, mais présents, eux, dans des proportions généralement infimes. Par exemple : le sol recèle en moyenne 1200 fois moins de néodyme et jusqu'à 2650 fois moins de gallium que de fer (les chiffres cités sont extraits de La guerre des métaux rares de Guillaume Pitron - Les liens qui libèrent 2018). Ils représentent donc de faibles productions annuelles : 130 000 tonnes de terres rares par an contre deux milliards de tonnes de fer. Il faut, par ailleurs, purifier huit tonnes et demie de roche pour produire un kilo de vanadium. Et par conséquent ces métaux sont chers : un kilo de gallium vaut environ 150 dollars et le germanium dix fois plus. Par contre, ces métaux possèdent des propriétés exceptionnelles, notamment magnétiques, chimiques, catalytiques et optiques.

La fameuse transition énergétique, en s'affranchissant (au moins en théorie) des énergies fossiles, ouvrait un horizon sans limites. Or l'intelligence artificielle, la robotique, les biotechnologies médicales, les objets connectés, les voitures sans chauffeur, les industries spatiales et de défense... se révèlent totalement tributaires des métaux rares. Cet appétit insatiable étant évidemment exacerbé (…) par une population mondiale qui atteindra neuf milliards d'habitants à la moitié du siècle. Or, comme l'affirme G. Pitron : « Soutenir le changement de notre modèle énergétique exige déjà un doublement de la production de métaux rares tous les quinze ans environ, et nécessitera au cours des trente prochaines années d'extraire davantage de minerais que ce que l'humanité a prélevé depuis 70 000 ans » ! (…)

La Chine détient le monopole de nombreux métaux rares indispensables aux énergies bas carbones et au numérique : l'antimoine, le germanium, l'indium, le gallium, le graphite, le tungstène, et surtout les terres rares. Près de dix mille mines seraient disséminées sur le territoire chinois. Des centaines de milliers d'hommes et de femmes vivent quotidiennement l'enfer des émanations acides, nouveaux esclaves d'une industrie devenue l'une des plus polluantes (avec le charbon) et des plus secrètes (quasi-impossibilité d'approcher les mines, présence de caméras). L'extraction de ces métaux rares génère en effet une pollution considérable, notamment par les acides nécessaires à la purification. Cette pollution atteignant non seulement les sols et les cours d'eau, mais aussi les populations environnantes contraintes de s'exiler du fait de la multiplication des cancers, des accidents vasculaires, de l'hypertension... et de la stérilisation des terres agricoles.

« Le peuple chinois a sacrifié son environnement pour nourrir la planète entière avec des terres rares », exprime une experte chinoise (G. Pitron). Lancée dans une course effrénée à la croissance économique, la Chine a conjointement massacré une part importance de sa population et de son territoire. Si elle est aujourd'hui le premier producteur de 28 ressources minérales indispensables à l'économie mondiale, avec souvent une part supérieure à 50 % de la production mondiale, le coût social et environnemental est exorbitant : 10 % des terres arables sont contaminées par des métaux lourds et 80 % des eaux de ses puits souterrains sont impropres à la consommation.

Plutôt que de poursuivre la production des métaux rares, l'Occident a préféré la transférer - avec la pollution qui l'accompagne - vers des pays (plus) pauvres. La Chine n'a pas manqué l'occasion, intensifiant sa production jusqu'à en faire une « arme » au service de sa politique étrangère, comme le gaz, le pétrole ou les céréales ont pu en constituer pour d'autres auparavant : la Chine s'arroge en effet jusqu'à 99 % de la production mondiale des terres rares. (…)

Partant du principe « réaliste » que celui qui contrôle les minerais contrôle l'industrie, la Chine s'est lancée dans les industries de haute technologie utilisatrices de terres rares, notamment les super-aimants. Alors qu'à la fin des années 1990, le Japon, les Etats-Unis et l'Europe concentraient 90 % du marché des aimants, la Chine contrôle désormais les trois-quarts de la production mondiale ! Plus encore, elle est devenue le premier producteur d'énergies vertes au monde, le premier fabricant d'équipements photovoltaïques, la première puissance hydroélectrique, le premier investisseur dans l'éolien ! En 2015, la Chine est le pays qui a déposé le plus de brevets au monde, avec plus de 1,1 million de dépôts.

Fort logiquement, la tentation est forte pour la Chine de conserver des quantités importantes pour son marché intérieur. Déjà, les quotas à l'exportation de terres rares sont passés de 65 000 tonnes en 2005 à 30 000 tonnes en 2010. A travers ce marché des terres rares (et, encore une fois, ce n'est pas le seul marché), le risque est évident de multiplier les crises commerciales, les situations de pénuries, les ruptures d'approvisionnement, les fortes variations des cours, et donc les conflits entre États. L'acharnement chinois à accroître sa production de terres rares a largement contribué à aggraver une situation écologique déjà intenable : le nombre de manifestations annuelles contre la pollution avoisinerait les 30 000. (…)

Depuis quelques décennies, les politiques, les industriels et les médias à leurs bottes nous abreuvent de société cognitive, dématérialisée, d'un monde presque aseptisé. Or non seulement la société actuelle reste fondée sur la transformation de la matière - et sur la fétichisation de la marchandise - mais les coûts environnementaux (et donc nécessairement humains, sociaux) des nouvelles technologies sont considérables. (…)

La seule production d'un panneau solaire génère plus de 70 kilos de C02 ; lorsqu'il s'agit d'énergie solaire thermique, certaines de ces technologies consomment jusqu'à 3500 litres d'eau par mégawattheure. La fabrication d'une voiture électrique requiert beaucoup plus d'énergie que l'usinage d'une voiture classique. Les batteries lithium-ion sont composées à 80 % de nickel, à 15 % de cobalt, à 5 % d'aluminium. Selon l'ADEME, sur l'ensemble de son cycle de vie, la consommation énergétique d'un véhicule électrique est globalement proche de celle d'un véhicule diésel. La fabrication des seuls ordinateurs et téléphones portables engloutit 19 % de la production globale de métaux rares tels que le palladium et 23 % du cobalt. Un mail avec une pièce jointe utilise l'électricité d'une ampoule à basse consommation de forte puissance pendant une heure. Or chaque heure, ce sont dix milliards d'e-mails qui sont envoyés à travers le monde, donc 50 gigawatts/heure, l'équivalent de la production électrique de quinze centrales nucléaires pendant une heure ! Un seul data center consomme chaque jour autant d'énergie qu'une ville de 30 000 habitants...

Et malgré les efforts de certains industriels, notamment au Japon, le recyclage des consoles, téléphones, téléviseurs... s'avère non rentable. En effet, les métaux rares n'entrent pas à l'état pur dans la composition des technologies vertes ; ils forment avec d'autres des matériaux « composites » qui augmentent leurs propriétés, mais qui nécessitent des techniques longues et coûteuses. Ainsi, 18 des 60 métaux les plus utilisés dans l'industrie sont recyclés à plus de 50 %. Trois de plus le sont à plus de 25 %, et trois autres au-delà de 10 %. Pour les 36 métaux restants, le taux de recyclage est inférieur à 10 %.

Un effondrement inéluctable Les chiffres sont éloquents. Entre 1920 et 2007, la production annuelle de 14 métaux essentiels à l'économie mondiale a déjà été multipliée par vingt. D'ici à 2040, nous devrons extraire trois fois plus de terres rares, douze fois plus de cobalt et seize fois plus de lithium qu'aujourd’hui pour soutenir nos modes de vie high-tech. Selon la Banque mondiale elle-même « puisque la consommation mondiale de métaux croît à un rythme de 3 à 5 % par an, pour satisfaire les besoins mondiaux d’ici à 2050, nous devrons extraire du sous-sol plus de métaux que l'humanité n'en a extrait depuis son origine » ! Au rythme actuel de production, les réserves rentables d'une quinzaine de métaux de base et de métaux rares seront épuisées en moins de cinquante ans ; le marché noir des terres rares, qui représente un tiers de la demande officielle, ne faisant qu'accélérer le phénomène. A moyen terme, il s'agit bien d'une pénurie de métaux susceptible d'engendrer un effondrement du système mondialisé. (…)

D'une part, on nous promettait avec les énergies renouvelables (soleil, vent...) une nouvelle ère d'abondance, et nous allons finalement manquer de matières premières pour assurer le fonctionnement de ces technologies. D'autre part, ces nouvelles technologies vertes nous étaient présentées comme propres, mais l'industrie des matériaux qui leur sont nécessaires est dangereusement polluante ! (…)

Jean-Pierre TERTRAIS, Le Monde Libertaire septembre 2018 (extraits)

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