LINKY ET SON MONDE

Publié le par Résistance verte

« J'avais l'impression d'être une sorte de SS ou de Gestapo chargé d'imposer un poison chez les gens » se souvient Marco (son prénom est changé pour préserver son anonymat), 26 ans, électricien et ancien poseur de compteurs Linky, pendant cinq mois, en 2016. « Quand j'ai été licencié, j'étais content ! » Combien sont-ils en France, parmi les 1800 salariés employés dans plus d'une trentaine de boites sous-traitantes chargées par Enedis (ex-ERDF), le principal distributeur d'électricité, de poser les compteurs Linky, à vivre leur travail comme un calvaire moral, jusqu'à en arriver à vivre le chômage comme une libération ? « Nous avons pour consigne de tout faire pour convaincre les récalcitrants, témoigne Marco. Aux mensonges et menaces par courriers, coups de fil et SMS à répétition de la part d'Enedis, s'ajoutent les visites des techniciens qui vont défiler toute la journée pour les faire craquer. »

3,5 millions de compteurs Linky ont été posé en deux ans et le but est de remplacer les 35 millions de compteurs que comptent l'hexagone pour 2020. « On est étonné de l'ampleur de l'opposition à ce projet industriel » s'est exclamée ingénument la responsable de la communication d'Enedis dans le Finistère, Marie Tarsiguel, en juillet 2016. Et effectivement, de plus en plus nombreux sont les particuliers et aussi les communes qui font de la résistance. « C'est encore en dessous des radars mais cela bouillonne un peu partout en France », affirme Stéphane Lhomme, conseiller municipal à Saint-Macaire en Gironde et opposant actif aux compteurs Linky (son blog ICI).

« Environ 200 collectifs se sont créés pour informer les usagers de leur droit à refuser le remplacement de leurs compteurs et organiser la résistance, à ce jour 340 municipalités, de tous bords politiques, s'opposent à l'installation des nouveaux compteurs. » Des petites et moyennes communes, mais aussi des villes comme Aix-en-Provence, Saint-Denis, Caen, Fontenay, Melun, Bondy... Enfin, à cette montée en puissance d'une opposition de plus en plus organisée et consciente de ses droits, s'ajoute deux obstacles majeurs :
- rien n'oblige légalement un particulier à accepter le remplacement de son compteur (ICI) ;
- la moitié des 35 millions de compteurs est installée chez les particuliers et, sauf à violer leurs propriétés, ils sont donc, en principe, inaccessibles ! (ICI)

On comprend mieux alors pourquoi Enedis a mis en place une stratégie guerrière dont les poseurs de compteurs Linky doivent être autant de soldats, enrégimentés dans une foultitude de petites boites sous-traitantes sans scrupules, aussi bien à l'égard de leurs salariés qu'à celui des usagers.

TRAVAILLEURS ARNAQUÉS ET MIS EN DANGER

Dans une grande ville d'un département de l'Est de la France, huit d'entre eux acceptent de témoigner (anonymement) de leur oppression. Ils sont six « licenciés volontaires » et deux autres qui espèrent l'être bientôt qui se réunissent régulièrement autour d'une bière entre compagnons de travail devenus amis. C'est que, être ou avoir été dans « l'enfer Linky », cela tisse des liens ! Gros plan sur l'arnaque côté salariés...

À l'issue d'une formation de trois semaines (gracieusement financée par Pôle emploi !) pour devenir « techniciens chargés de travaux sous tension », ils sont embauchés comme... « poseurs de compteur ». Une « nuance » dont ils peuvent aussitôt vérifier les conséquences quand les 2150 euros mensuels promis par des offres d'emploi alléchantes se transforment... en SMIC. Et tout est à l'avenant : horaires à rallonges, heures supplémentaires jamais payées, tickets restau rabiotés... « On est censé gagner jusqu'à 400 euros supplémentaires, voire plus, grâce à des primes de rendement mais en fait on ne les voit jamais. » « Il suffit d'augmenter régulièrement les quotas à réaliser ou d'éparpiller les rendez-vous ou de nous envoyer chez des clients absents et hop le tour est joué, la prime passe à la trappe ! » Et qui dit quota dit « harcellement », mené tambour battant par un chef d'équipe payé lui aussi au nombre de compteurs posés . « Chacun est poussé à faire toujours plus quitte à se mettre en danger ! »

Le risque est de « faire un flash », l'électrisation, avec son choc émotionnel, qui peut occasionner des brûlures plus ou moins graves, les vapeurs toxiques absorbées... « On peut en mourir mais il y a l'invisible, les dommages internes par rapport aux organes, au cœur, au foie... lesquels peuvent ne se révéler qu'au bout de plusieurs années. » « À vouloir aller toujours plus vite en posant les compteurs pour tenir les quotas, on zappe des éléments essentiels de sécurité et on se met en danger. »

C'est l'histoire, parmi beaucoup d'autres comparables, de « ce gamin de 2o ans qui battait tous les records avec ses 21 compteurs posés chaque jour au lieu des 8 habituels. Résultat : il a sauté (flashé) trois fois en quelques mois ! » « Et non seulement le chef d'équipe nous l'a donné en exemple mais en plus, la première fois, il a refusé de l'amener à l'hosto, histoire de “ne pas se compliquer la vie avec la procédure d'un accident de travail ” ! »

Et puis, sans être aussi « radical » que Marco, cité au début de cet article, il y a ce sentiment qui ronge la conscience de forcer la main des usagers et de « participer à une escroquerie dont on est à la fois l'auteur et la victime ».

USAGERS DUPÉS, HARCELÉS, VIOLENTÉS

« Intimidations, harcèlement, violations de domicile, flicages... Enedis se permet tout », témoigne Patricia Véniel, porte parole du Collectif Deux-Sèvres Refus Linky-Gazpar. « Des particuliers vont porter plainte pour violation de domicile et d'autres envisagent de le faire pour harcellement téléphonique ou intimidation. Il y a quelques jours, pendant qu'une centaine de personnes participaient à une réunion d'information dans un village du département (Ardin), les gendarmes relevaient en catimini les immatriculations des voitures ! »

De plus en plus souvent, à mesure que l'opération Linky monte en puissance, la presse locale et régionale se fait l'écho d'incidents plus ou moins graves. Ainsi, entre autres exemples, lors de ces six derniers mois : à Charte-de-Bretagne (35), plusieurs riverains s'opposent, physiquement, à la pause des compteurs Linky par des prestataires de service qui veulent passer outre leur refus, « On a frôlé la bagarre » (décembre 2016) ; À Sainte-Marie-de-Ré (17), c'est un retraité qui faillit en venir aux mains alors que malgré son refus on arrache son compteur pour poser un Linky, il a été légèrement blessé et les gendarmes ont du intervenir ; à Pamiers (09), la porte d'un particulier est fracturée pour poser en son absence un nouveau compteur ; à Brive (19), les 23 copropriétaires d'une résidence, qui s'étaient unanimement prononcés contre l'installation des compteurs Linky, dénoncent une « opération commando » après qu'on ait changé de force et en cachette les anciens compteurs ; à Biarritz (64), une équipe d'Enedis coupe illégalement le courant à une habitante qui refuse le compteur Linky, il faut l'intervention du maire pour que le courant lui soit rétabli...

BIG DATA = GROSSE ARNAQUE

Violence à l'égard des usagers, violence sur les salariés, une double violence emblématique du « capitalisme high tech », monde glacial où la technique la plus pointue (compteur « intelligent », « communiquant »...) s'accompagne des pratiques mafieuses à l'égard des « clients » et des méthodes moyenâgeuses à l'égard de salariés privés de toute dignité humaine.

À l'instar de ce qui s'est passé dans les années soixante-dix quand l'État et EDF ont interdit tout débat démocratique sur l'énergie pour imposer le tout électricité nucléaire, il s'agit aujourd'hui d'assujettir 66 millions de Français à une technologie désastreuse écologiquement et financièrement (encadré ci-dessous) , dangereuse pour la santé par l'overdose d'ondes électromagnétiques qu'elle implique (ICI) , attentatoire à la vie privée et aux libertés publiques... (ICI). Sans perdre de vue qu'aux compteurs Linky doivent s'ajouter les compteurs « communicants » pour l'eau et le gaz (compteurs Gazpar) (ICI) !

« Les “justifications” du programme Linky ne sont en réalité que des prétextes qui ne tiennent absolument pas debout : aucune économie d'énergie (au contraire des abonnements plus chers), aucun besoin pour les énergies renouvelables (l'Allemagne qui les développe plus que la France a annulé son programme de compteurs communicants), etc. », affirme Stéphane Lhomme sur son blog. Pour s'interroger : « Mais alors, quelle est la véritable explication de la mise en place de ce programme ? » Et le président d'Enedis, Philippe Monloubou, de répondre : « Nous sommes désormais un opérateur de big data [littéralement : grosses données] qui va bientôt gérer 35 millions de compteurs connectés » (interview au Journal du net, 11 juillet 2016).

« Tout est dit : pour Enedis, les 35 millions de Linky qui doivent nous êtres imposés (si nous nous laissons faire) ne sont plus des compteurs mais des capteurs : leur véritable justification est bel et bien de capter toutes les informations possibles et imaginables sur nous. » Objectif : faire un maximum de fric en vendant nos données personnelles de consommation d'électricité aux marchands du temple qui disposeront alors de tout le nécessaire pour nous fourguer leur camelote.

« Nous entrons dans une nouvelle étape de la numérisation du monde, celle de la dissémination tous azimuts de capteurs. À terme, toutes les surfaces sont appelées à être connectées : corps, domiciles, véhicules, environnements urbains et professionnels… », affirme l'écrivain et philosophe critique, Eric Sadin, analyste depuis dix ans de l’impact du numérique sur nos sociétés (Libération, 20 octobre 2016). « Cet “enveloppement” technologique va entraîner un témoignage intégral de nos comportements permettant au technolibéralisme de s’adosser à tous les instants de l’existence, de n’être exclu d’aucun domaine, et d’instaurer ce que je nomme une “industrie de la vie” cherchant à tirer profit du moindre de nos gestes. »
Et de lancer cet appel : « C’est pourquoi, nous devons, à toutes les échelles de la société - citoyens, syndicats, associations - défendre le bien commun et notre droit à déterminer librement le cours de nos destins. Si nous ne reprenons pas la main, c’est le technolibéralisme qui va diriger nos vies individuelles et collectives, et cela est inacceptable. »
 

UN DÉSASTRE ÉCOLOGIQUE ET FINANCIER

Installer des compteurs communicants revient d'abord à se débarrasser de 81 millions de compteurs ordinaires (35 millions pour l'électricité, 35 pour l'eau, 11 pour le gaz) en parfait état de marche. Les opérateurs ont beau assurer que des filières de recyclage vont être mises en place, elles ne devraient concerner que des appareils arrivés en fin de vie. Enedis se défend aussi en assurant qu'un million de compteurs est changé chaque année, mais cela montre qu'il y a un renouvellement « naturel » en 35 ans, pas en 5 ans !

C'est d'autant plus grave que les compteurs actuels – ne pas utiliser l'expression « vieux compteurs » que tente d'imposer Enedis : quand on veut noyer son chien, on dit qu'il a la rage... ou qu'il est vieux – peuvent durer 60 ans ou plus, contrairement aux compteurs communicants qu'il faudra remplacer officiellement dans 15 à 20 ans, en réalité dans 5 à 7 ans.
À peine installés, pour un coût d'au moins 5 milliards d'euros, les Linky devront donc déjà être remplacés. Mais, loin de reconnaître ses torts, Enedis présentera cette opération comme un progrès, la mise en place d'une « nouvelle génération » de Linky, « plus efficaces », « plus sécurisés », etc : c'est une ficelle utilisée depuis longtemps, des logiciels Windows aux téléphones mobiles rapidement rendus obsolètes...

Ces renouvellements successifs nécessiteront d'immenses quantités d'énergie, de matières premières... et de milliards : nos milliards, qui devraient servir pour renforcer le réseau, enterrer les lignes, améliorer la distribution de l'électricité dans nos communes, et non pour doper les profits des industriels.

Enfin, il est à noter que, dès qu'un compteur Linky leur a été installé, de nombreux ménages voient leurs appareils électriques et domotiques devenir « fous » : comme rapporté par divers médias comme La Voix du Nord ou Le Figaro (peu soupçonnable d'activisme « écolo »), les volets s'ouvrent et se ferment n'importe quand, les lampes clignotent jour et nuit, la télé s'éteint en plein film, etc. Mais Enedis se défile et vous invite à changer votre matériel et vos appareils... à vos frais !

Les promoteurs des compteurs communicants parlent de « transition énergétique » et d'économies d'énergie, mais il s'agit en réalité, pour les citoyens, d'un désastre écologique et financier.

(Extrait « Alerte aux compteurs communicants ! », Stephane Lhomme, janvier 2017)

GARE À LA FACTURE !

Adieu les tarifs heures creuses et bonjour la jungle tarifaire comme dans la téléphonie mobile ! Et non seulement Linky ne permettra pas d'économies mais, au contraire, de nombreux foyers vont devoir prendre un abonnement plus élevé et donc payer plus cher. En effet, malgré les dénégations d'Enedis, les compteurs communicants disjonctent plus vite que les compteurs ordinaires et, comme rapporté par divers médias tel l'Est Républicain, de nombreux usagers sont obligés de souscrire à des abonnements plus élevés et donc plus chers.

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-anselme/blog/210317/linky-et-son-monde-0

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