L'ÉCOLOGIE SOCIALE

Publié le par Résistance verte

#MurrayBookchin #ecologiesociale
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Qu'est-ce que l'écologie sociale ?
Murray Bookchin

"The ecology of freedom : the emergence and dissolution of hierarchy", 1982 (extraits).

Aucune libération n'est possible, aucune tentative d'harmoniser les rapports humains et les rapports entre les hommes et la nature ne pourra réussir si l'on n'a pas éradiqué toutes les hiérarchies, et pas seulement les classes sociales, toutes les formes de domination, et pas seulement l'exploitation économique.
Une société écologique doit être non hiérarchique, sans classes, si l'on veut éliminer l'idée même de domination sur la nature.

Notre définition ne doit pas seulement comporter la capacité de raisonner logiquement et de réagir émotionnellement dans une perspective humaniste ; elle doit aussi impliquer la perception vive des liens qui unissent les choses et une vision créatrice du possible.

Nous ne pouvons plus nous permettre de rester captifs de la tendance de la science classique à disséquer les phénomènes pour en examiner les fragments. Nous devons les associer, les relier, les observer dans leur totalité autant que dans leur spécificité.

Je propose que soit désignée par le terme environnementalisme une vision mécaniste et instrumentale de la nature, conçue comme un milieu passif composé d'objets tels qu'animaux, plantes, minéraux et autres, qui doivent simplement être traités de telle manière qu'ils rendent mieux service à leur utilisateur humain. L'environnementalisme, selon la définition que j'en donne, a tendance à ne voir dans la nature qu'un immense silo de « ressources naturelles » et de « matières premières ». (...) L'harmonie environnementaliste est centrée sur le développement de nouvelles techniques de pillage de la nature, aptes à perturber le moins possible l'habitat humain. L'environnementalisme ne remet pas en cause le postulat fondamental de la société actuelle, à savoir que la nature doit être dominée par l'homme ; au contraire, il s'efforce de rendre cette idée plus aisément praticable, en développant des moyens qui diminuent les risques encourus du fait de la destruction effrénée de l'environnement.

D'un point de vue critique, l'écologie révèle dans toute sa portée le déséquilibre résultant de la rupture entre l'humanité et le monde naturel.

Mais l'écologie sociale ne propose pas qu'une critique de la rupture entre humanité et nature ; elle pose aussi l'exigence d'y remédier, et même de son indispensable et radical dépassement. Comme l'a souligné E. A. Gutkind « l'écologie sociale a pour objectif la totalité et non la simple accumulation de détails innombrables rassemblés fortuitement et interprétés de façon subjective et insuffisante ». Elle est la science des rapports naturels et sociaux au sein de communautés ou écosystèmes. En abordant ces rapports sur la base de leur interdépendance mutuelle, l'écologie sociale cherche à démêler les formes et les modèles de relations qui rendent intelligibles une communauté, qu'elle soit naturelle ou sociale. C'est le résultat d'un effort conscient pour discerner comment les divers éléments d'une communauté s'organisent, et de quelle manière sa « géométrie » (comme auraient pu dire les Grecs) fait du tout plus que la somme des parties.

Nous sommes, réellement, tout ce qui a existé avant nous et nous pouvons devenir à notre tour infiniment plus que ce que nous sommes. L'évolution nous habite.

La totalité écologique n'est pas une homogénéité immuable, il s'agirait bien plutôt du contraire - d'une dynamique de l'unité dans la diversité. Équilibre et harmonie sont atteints, dans la nature, par la différenciation constante, par une diversité toujours croissante. La stabilité écologique n'est pas fonction de la simplicité et de l'homogénéité, mais de la complexité et de la variété. La capacité d'un écosystème à maintenir son intégrité ne dépend pas de l'uniformité du milieu, mais bien de sa diversité.

S'imaginer que la science maîtrise dans ses moindres détails ce vaste ensemble d'interactions organiques et inorganiques est bien pire que de l'arrogance : c'est de la bêtise, ni plus ni moins. Si l'unité dans la diversité est l'un des principes fondamentaux de l'écologie, l'inépuisable richesse de la flore et de la faune contenue dans un arpent de terre nous amène à un autre postulat écologique de base : la nécessité de laisser à la nature une grande marge de spontanéité.

Il faut donc laisser à la spontanéité de la nature une part considérable de jeu - afin qu'agissent les multiples forces biologiques qui donnent naissance à une situation écologique diversifiée. « Travailler avec la nature » nous oblige à favoriser la variété biotique résultant du développement spontané des phénomènes naturels.

Ce qui confère à la conception écologique son caractère extraordinairement libérateur, en fin de compte, c'est sa remise en cause des notions classiques de hiérarchie.
Les écologistes ont rarement conscience des forts arguments philosophiques que peut fournir leur discipline en faveur d'une vision non hiérarchique de la société.

Le système, selon toute apparence, est clos. Chaque espèce, qu'il s'agisse de bactéries ou de biches, est enchaînée aux autres dans un réseau d'interdépendance, même si les liens sont indirects.
Le mutualisme symbiotique est un facteur important en faveur de la stabilité écologique et de l'évolution biologique. On constate, chez les animaux et chez les plantes, une adaptation permanente qui leur permet de s'apporter, sans le savoir, une aide réciproque.

La stabilité dynamique du tout procède d'un niveau visible de complétude, tant dans les communautés humaines que dans les écosystèmes à leur apogée. Le trait d'union entre ces divers modes de totalité et de complétude, aussi divers qu'ils puissent être dans leurs spécificités et leurs caractéristiques qualitatives, réside dans la logique même de leur développement.

La nécessité d'impartir à la nature un sens de l'histoire est tout aussi impérieuse que celle d'impartir un sens de l'histoire à la société. Jamais un écosystème n'est une communauté aléatoire de plantes et d'animaux qui prendrait forme par le simple fait du hasard. Il possède à part entière une potentialité, une direction, un sens et un mode d'auto-réalisation. Considérer un écosystème comme donné est tout aussi anhistorique que de considérer une communauté humaine comme donnée. L'un et l'autre ont une histoire, qui donne intelligibilité et ordonnance à leurs relations internes et une orientation à leur développement.

La sphère sociale fait naître la possibilité de la liberté et de la conscience de soi en tant que fonction surajoutée à la stabilité. La communauté humaine, quel que soit le niveau où elle atteint l'équilibre, reste incomplète tant qu'elle ne parvient pas à la volonté libre de toute entrave et à la conscience de soi, autrement dit à ce que nous appelons liberté - laquelle est, ajouterai-je, un état final qui n'est autre que le point de départ d'un nouveau commencement.

C'est parce que la hiérarchie menace aujourd'hui l'existence de la vie sociale qu'elle ne peut pas continuer de constituer un fait social. Et c'est précisément parce qu'elle menace l'intégrité du monde organique qu'elle ne pourra continuer de le faire, en vertu de la sévère loi de la nature « aveugle et muette ».

Les tendances de notre époque vont visiblement à l'encontre de la diversité écologique ; en réalité, elles vont en direction d'une brutale simplification de toute la biosphère.

Le grand mouvement de la vie, à partir de formes vivantes et d'interactions relativement simples vers une complexité toujours plus grande, est en train d'être impitoyablement renversé pour aller dans le sens d'un environnement qui ne pourra plus supporter que des formes de vie extrêmement simples. La poursuite d'un tel renversement de l'évolution biologique, la destruction des chaînes alimentaires biotiques dont l'humanité dépend pour ses moyens d'existence, mettent en cause la survie même de l'espèce humaine. Si le renversement du processus évolutif se poursuit, il y a de bonnes raisons de croire - abstraction faite du contrôle d'autres agents toxiques - que les conditions préalables à l'existence de formes de vie complexes seront irréparablement détruites et que la terre sera incapable de nous maintenir en tant qu'espèce viable.
Devant cette confluence de la crise sociale et de la crise écologique, nous ne pouvons plus nous permettre de manquer d'imagination ; nous ne pouvons plus nous permettre de négliger la pensée utopique. Ces crises sont trop graves et les diverses possibilités ont une trop vaste portée pour qu'elles puissent être résolues en faisant appel aux modes de pensée habituels - en particulier, en s'appuyant sur les mentalités qui sont précisément celles qui ont provoqué ces crises.

Mais nous ne pouvons nous défaire de nos liens si nous ne les connaissons pas. Quelque inconsciente que soit son influence, un héritage de domination imprime sa marque à notre pensée, à nos valeurs, à nos émotions et jusqu'à notre musculature. L'histoire domine chacun de nous d'autant plus fermement que nous restons dans l'ignorance à son sujet. Il s'agit de prendre conscience de l'inconscient historique.

Nous devons réexaminer les clivages qui ont séparé l'humanité de la nature, et les ruptures au sein de la communauté humaine qui ont originellement provoqué cette séparation, si l'on veut que le concept de totalité devienne intelligible et que l'oeil réouvert surprenne l'image de la liberté renaissante.

ÉCOLOGIE ET PENSÉE RÉVOLUTIONNAIRE

Murray Bookchin, 1964 (extraits)

Ce qu’enseigne l’écologie c’est que le monde naturel en tant que totalité, c’est-à-dire la nature envisagée sous tous ses aspects, à tous les stades de ses cycles et dans toutes ses interconnexions, dénie à l’homme toute prétention à la maîtrise de la planète.

Ce qui confère à l’écologie une fonction profondément critique c’est la question que soulève la capacité destructive de l’homme, à savoir : quelle est la rupture d’équilibre qui a fait de l’homme un parasite destructeur ? Qu’est- ce qui a engendré une forme de parasitisme telle qu’elle provoque de graves perturbations des cycles naturels et même menace l’existence de l’humanité ? Ce n’est pas seulement dans la nature que l’homme a créé des déséquilibres, c’est aussi, et plus fondamentalement dans sa relation avec son prochain et dans la structure même de la société et les déséquilibres qu’il a provoqués dans le monde naturel résultent de ceux qu’il a provoqués dans la société.

La nature concurrentielle de la société bourgeoise dresse non seulement chaque être humain contre les autres mais aussi l’ensemble de l’humanité contre le monde naturel. De même que les hommes, la nature en tous ses aspects est convertie en marchandise, en un matériau à transformer et à vendre. Le libéralisme baptise ces processus « croissance », « société industrielle » ou « fléau urbain », ou encore « société de consommation ». Mais à la racine du phénomène, on trouve toujours la domination de l’homme sur l’homme. La mise en coupe réglée de la terre par le capital accompagne la mise en coupe réglée de l’esprit humain par le marché. La terminologie libérale ne vise qu’à camoufler la signification sociale de la crise écologique.

Du point de vue de l’écologie, l’homme est en passe de simplifier dangereusement son environnement. Ce processus de simplification de l’environnement, qui le ramène de plus en plus vers l’élémentaire et le grossier, n’a pas qu’une dimension matérielle mais aussi culturelle. La nécessité de manier d’énormes populations urbaines, de transporter, de nourrir, de faire travailler, d’instruire et de divertir de quelque façon quotidiennement des millions de gens rassemblés sur un espace très restreint, conduit à un très grave déclin des valeurs civiques et sociales. Une conception de masse des relations entre les hommes, avec une tendance au totalitarisme, à la centralisation et à l’embrigadement, relègue dans le passé les valeurs individuelles. Les techniques bureaucratiques de gestion de la société tendent à remplacer les méthodes humanistes. Tout ce qui est spontanéité, créativité et individualité est cerné par le standardisé, le conditionné, le massifié. L’espace alloué à l’individu est sans cesse grignoté par les restrictions qu’impose un appareil social impersonnel et sans visage. Tout ce qui fait la qualité unique de la personne se trouve de plus en plus étroitement assujetti, pour être reconnu, au contrôle du plus petit commun dénominateur de la masse. C’est sur le mode quantitatif, statistique, comme dans une fourmilière, que l’on traite l’homme au détriment de toute approche mettant l’accent sur la singularité individuelle, la libre expression et la richesse culturelle.

Pour l’écologie, c’est la différenciation organique, et non son contraire, la standardisation mécanique, qui permet de réaliser l’équilibre et l’harmonie dans la nature, la société et par suite, dans le comportement.

Plus le milieu est diversifié dans sa faune et dans sa flore, moins un déséquilibre écologique a de chances de se produire. La stabilité est fonction de la variété et de la diversité : dès qu’interviennent une simplification du milieu et une diminution de la variété des espèces animales et végétales, les fluctuations de populations s’accentuent, échappent aux mécanismes régulateurs et tendent à prendre des proportions parasitaires.

Les conditions particulières qui permettent la prolifération d’une seule espèce sont très rarement réunies dans un écosystème complexe.

Si on réduit la variété du monde naturel, on compromet son unité ; on détruit les forces indispensables à l’harmonie et à l’équilibre durable de la nature et ce qui est encore plus grave, on engage l’évolution du monde naturel dans un processus de régression absolue qui risque à terme de rendre l’environnement impropre aux formes supérieures de la vie.

Si l’on désire faire progresser l’unité et la stabilité du monde naturel, ainsi que son harmonie, il faut préserver et développer la variété. Dans la nature, la variété s’engendre spontanément.

L’aptitude d’une nouvelle espèce à survivre est mise à l’épreuve par les rigueurs du climat, par sa capacité de résister aux prédateurs et par ses possibilités s’établir et d’enrichir sa niche écologique. Mais l’espèce qui réussit à enrichir sa niche dans l’environnement enrichit également l’état écologique de l’ensemble.

Le développement de la totalité se réalise grâce à la diversification et à l’enrichissement de ses parties.

La tournure d’esprit qui aujourd’hui organise les différences entre les humains ou les autres êtres vivants selon des critères hiérarchiques et définit l’autre en termes de « supériorité » ou d’« infériorité », sera remplacée par une approche écologique de la diversité. On respectera et même on enrichira les différences entre les individus. La relation traditionnelle qui oppose le « sujet » à l’« objet » se transformera dans son essence ; l’« extérieur», le « différent », l’« autre» seront perçus comme les parties d’un tout qui est d’autant plus riche qu’il est plus complexe. Ce sens nouveau de l’unité exprimera une harmonie d’intérêts entre les individus et entre la société et la nature. Libéré de la routine oppressive, des répressions et des angoisses qui le paralysent, des peines du travail, du fardeau des faux besoins, des entraves de l’autorité et des obligations irrationnelles, l’individu sera enfin en mesure, pour la première fois dans l’histoire, de réaliser ses possibilités de membre de la communauté humaine et du monde naturel.

LE CHANGEMENT RADICAL DE LA NATURE

Murray Bookchin, 1984 (extraits)

L’écologie sociale radicale propose une vue fondamentalement différente de la nature et de l’évolution naturelle. Contrairement à l’image traditionnelle d’une nature « muette », « cruelle », « avare » et « déterministe », le monde naturel est vu plus souplement comme créatif, coopératif, fécond – comme l’assise d’une éthique de liberté. De ce point de vue, les relations biologiques sont marquées moins significativement par les « rivalités » et les attributs « compétitifs » que leur impute l’orthodoxie darwinienne, que par les attributs mutualistes mis en relief par un nombre croissant d’écologistes contemporains.

L’unité dans la diversité n’est pas seulement un déterminant de la stabilité d’une communauté écologique ; elle est à la source de sa fécondité, de son potentiel évolutif de création de formes de vie et d’interrelations biotiques encore plus complexes, jusque dans les aires les moins hospitalières de la planète. La communauté – communauté écologique ou écosystème – est au cœur d’une compréhension authentique de l’évolution organique comme telle.

Le concept de co-évolution et notamment celui de l’évolution conjointe, et interactive d’espèces symbiotiquement reliées (y compris l’humanité), va loin dans la reconnaissance d’un encastrement réciproque des espèces au sein d’une communauté partagée et en évolution. Mais il faut compléter cette notion féconde et stimulante. Non seulement les espèces évoluent conjointement et en symbiose, mais l’écosystème comme un tout évolue de façon synchrone avec les espèces qu’il englobe et il joue le vaste rôle d’un tout en relation avec ses parties. Plus précisément, l’image authentique du changement évolutif ne provient pas du seul développement conjoint des espèces ; il faut aussi inclure la structure, la texture, la complexité des relations entre les espèces dans cette perspective contextuelle. La « géométrie » d’écosystèmes en évolution vers une complexité toujours plus grande doit clairement être mise en évidence dans l’image évolutive si nous voulons comprendre le développement de l’espèce d’une manière qui fasse sens. Le développement évolutif, en effet, est un développement des structures aussi bien que des espèces et de leurs filiations co-évolutives.

La faible liberté en germe grandit avec la richesse croissante de la complexité écologique qui confronte la vie en évolution synchronique avec des écosystèmes en évolution. Les potentialités qui proviennent de la diversité et des alternatives de plus en plus nombreuses qui s’offrent à l’évolution des espèces ouvrent des voies nouvelles et plus stimulantes pour le développement organique. La vie n’est plus passive face aux possibilités ouvertes à son évolution ; elle se dirige vers elles activement, dans un processus partagé de stimulation mutuelle aussi sûrement qu’elle crée activement et colonise les niches écologiques qui sont le berceau d’une vaste diversité de formes de vie dans notre biosphère richement élaborée.

La liberté à l’état naissant est aussi fonction de la diversité et de la complexité, d’un « royaume de la nécessité » repoussé et contrarié par une multitude croissante d’alternatives à la tyrannie du mot « devoir ». La contrainte s’affaiblit sous le chaud rayonnement d’une circonstance opportune et des possibilités toujours plus variées qu’offre la diversité. Car la liberté n’est rien si elle ne présente pas à la vie des horizons pluriels, si elle n’offre pas au développement une pluralité de directions.

L’éco-philosophie pousse sur les riches substances nutritives de la liberté : la spontanéité, la diversité, la fécondité et la créativité de la nature, particulièrement dans sa forme d’écosystème.
Sur cette représentation d’une nature en processus, dotée des concepts unifiants de créativité, d’entraide, et d’une liberté naissant de l’autodirectivité de la vie, peuvent être fondées les assises d’une éthique objective.


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Publié dans Environnement, Solidarité

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